CHAPITRE XXIII
« Nous ne connaissons pas les membres du corps législatif qui sont de notre parti. Lemerer et Mersan étaient nos seuls intermédiaires; mais les autres sont les membres de la réunion de la rue de Clichy, ou du moins la plus grande partie de ceux qui la forment. L'individu qui nous a procuré le rapport de Carnot sur le projet de descente en Irlande, doit être employé au dépôt des plans et cartes, peut-être bureau des hydrographes ou topographes. Je n'avais pas eu le temps de connaître ni lui ni celui auquel il a remis le rapport. Je crois que ce n'est pas le chef de bureau, mais que la pièce a été enlevée pendant une absence qu'a dû faire le chef dans le cours de frimaire.
« Un citoyen Surez, employé au dépôt à Caen, ou peut-être chef de ce dépôt, s'était engagé à livrer le dépôt à Rochecot; il se disait très lié avec le commandant de la place de Besançon, dont il assurait pouvoir disposer, nous étions sur le point de le mettre à l'épreuve. Nous avions dans cette place d'autres intelligences. M. de Précy en a de son côté, mais j'ignore de quelle nature.
« Le jeune Lavauguyon est sûrement ici sous un nom supposé, mais il n'a pas de résidence fixe. Je suis sûr qu'il a beaucoup vu l'évêque d'Autun.
« Bayard, sous un nom supposé, a demeuré dans la rue de Lille et dans la rue du Gros-Chenet, mais j'ignore sous quel nom et le numéro de ses logements.
« L'Angleterre payait ici un nommé Hardemberg; celui-ci avait des rapports directs avec Saladin.
t Elle paye également un nommé Vincent. Le ministre de la police doit le connaître; du moins il a souvent des renseignements qu'il assurait avoir adroitement tirés de ce ministre, dans des repas où il se trouvait avec lui. J'ai toujours pensé que ce jeune homme, car on m'a dit que c'en était un, avait été la dupe de ce ministre.
« Nos correspondances intérieures se font toutes par exprès. C'est un appelé Lecoq, de Rennes, qui nous apportait les lettres de Puisaye et qui lui remettait les nôtres ; pour les autres chefs d'arrondissement, ils venaient eux-mêmes rendre compte; le peu d'autres lettres qui nous arrivaient venaient ou directement à mon adresse, et étaient écrites en encre sympathique, ou dans deux ou trois maisons garnies dont les hôtes ne pouvaient pas soupçonner l'objet de la correspondance. Le plus souvent c'était à l'hôtel de Suède, rue de Tournon, comme plus à portée de nous.
« Notre correspondance avec l'Angleterre passait toute par Calais. Le Maire pouvait en ignorer le véritable objet; on lui avait dit que nous agiotions sur les fonds publics des deux pays; il adressait nos lettres au citoyen Cadet, rue de Provence; c'est à ces deux
adresses que venaient les lettres du Roi qui ne passaient pas par l'Angleterre.
« Notre correspondance avec le Roi était par Hambourg ou Leipzig, les lettres par Hambourg sous différents noms, dont je ne me rappelle que celui de Charles Maran, adressées poste restante. Un nommé Thouvenay est chargé de les retirer, comme tout ce qui vient pour le Roi par les paquebots anglais. Les lettres pour Leipzig avec les mêmes noms, mais sous l'enveloppe de MM. Schepfer, négociants. Ceci peut mettre sur la voie des correspondances qui nous sont étrangères ; je suis persuadé qu'elles se font par le même moyen.
« Notre correspondance avec la Suisse, qui était très active, se faisait ainsi : pour des paquets considérables, nous les envoyions au contrôleur des salines à Salins; j'ai oublié son nom; pour les dépèches courantes, nous nous servions du couvert de M. de Belmont, contrôleur des postes à Berne, quelquefois de celui de M. Zeurleder, banquier dans la môme ville; d'autres fois de celui de M. Pictet, professeur de philosophie à Genève. Il s'appelle Marc- Auguste Pictet. Nous transposions les prénoms, et nous adressions à M. Auguste-Marc Pictet. Nos lettres pour M. de Précy auraient eu la même direction, en mettant : « Pour M. Joachim », qui est le nom qu'il a pris. Nous écrivions toujours en encre sympathique. Marceau, l'hôte du Sauvage à Bâle, est aussi un intermédiaire de correspondance. Bayard, qui a une correspondance directe avec M. Wickham, n'emploie pas d'autres moyens.
« Une correspondance qui ne nous est pas tout à fait étrangère, est celle de M. d'Antraigues avec M. Sourdat père. Voici la chaîne qu'elle suit : Sourdat écrit soit à un abbé André qui se fait nommer Lamarre, soit à M. de Valdené, bien connu pour l'affaire de Le Maître. Ces deux messieurs sont à Lausanne ou à Vevey ; ceux-ci transmettent les lettres à un abbé de la Renne à Bellinzona sous le couvert, je crois, du directeur des postes de cet endroit; et le dernier, je crois, envoie à Venise, où se tient d'Anlraigues.
« De Venise, les détails vont à M. de La Vauguyon et en Espagne, car l'Espagne veut toujours savoir où en sont les royalistes. Soui'dat écrit aussi directement à Bellinzona, tantôt à l'abbé de la Renne \ sous le nom de Grégoire Letoni , tantôt à Marco Philiberti , ou même d'autres noms. Il y a encore une correspondance directe avec Venise. Les lettres sont adressées à Marco Philiberti, chez Cornu, banquier de Bavière. La correspondance qui vient de l'intérieur est sans intérêt quelconque ; tout ce qui peut en avoir,
i. Le nom de ce personnage est aussi orthographié dans le manuscrit : de Lorenne. (G. D.)