CHAPITRE II
2S Frimaire an IV.
pour être conduite à la frontière où l'échange sera consommé. Il nous était assuré que le mariage de la princesse était arrêté avec l'archiduc Charles. Une intrigue avait préparé cette combinaison politique : elle a fait place à une union plus digne d'une famille malheureuse, dont le premier besoin devait être de ne pas se séparer.
Une division française sur les côtes d'Afrique a détruit deux comptoirs anglais et pris plusieurs navires.
Le Courrier de Rouen annonce des troubles et du pillage. Les provocateurs de ces troubles, arrivés depuis quelque temps à Paris, sont arrêtés par ordre du Directoire.
Les journaux anglais nous apprennent que le peuple a manifesté d'une manière menaçante le désir de la paix. Le roi a dit qu'il s'associait à cette opinion : la franchise et la bonne foi sont si peu l'apanage de ce gouvernement, qu'on ne peut pas se reposer sur ui, ni se fier à ses protestations.
L'armée d'Italie continue ses succès ; la division de gauche de l'armée du Rhin, commandée par Saint-Cyr, s'est emparée de Deux- Ponts. Les Autrichiens, en rentrant dans Mannheim, ont maltraité les habitants; les troupes bavaroises ont mis en prison les deux ministres palatins.
Le ministre de l'intérieur nous présente un rapport sur les bri- ^f^j^ea^fy gandages exercés à la Bourse par des agioteurs occupés à déprécier le cours actuel pour faire échouer les mesures financières prises par les trois pouvoirs. Ce rapport est le sujet d'une longue discussion : le Directoire finit par arrêter que la Bourse sera provisoirement fermée, et qu'un message l'annoncera aux Conseils.
L'élection des députés occupe les Conseils chargés de vérifier les pouvoirs ; des scissions ont lieu dans les départements; la minorité royaliste a cru se soustraire à la majorité républicaine; l'exahien de la validité des élections a amené des discussions et des personnalités violentes, germes de grandes divisions qui éclateront plus tard.
Le Directoire, par un message, demande la création d'un minis- i- Nivôse tère de la police; il en appuie l'urgence sur les conjurations et les trames contre-révolutionnaires qui voudraient égarer le peuple de Paris. Ces ennemis de la patrie sont les émigrés rentrés et les soudoyés de l'étranger : une police active peut seule déjouer leurs menées. Merlin, nommé ministre de la police, est remplacé à la justice par Génissieux.
Les députés livrés par Dumouriez aux Autrichiens et contre lesquels vient d'être échangée la fille de Louis XVI, arrivent à Paris, ainsi que Beurnonville. Ils font ensemble leur entrée au corps législatif.
La loi du 3 brumaire, qui exclut des emplois les parents des émigrés, excite de nouvelles attaques dans les Conseils; la discus:
sion sur Job aîné sert de prétexte à toutes les déclamations contre les institutions républicaines. Les députés anti-directoriaux sont cependant encore en minorité, puisque Job aîné est exclu des fonctions législatives jusqu'à la paix.
Le Directoire adresse un message pour être autorisé à faire des changements utiles dans les uniformes des troupes.
L'armée de Sambre-et-Meuse a onze divisions : une partie est cantonnée entre la Moselle et le Rhin, Dusseldorf, Trabant (sic, Traben?) et Trêves; le parc d'artillerie est dans le pays de Liège. Une suspension d'armes demandée par les Autrichiens, et provoquée par des agents français, a été acceptée. Le Directoire apprend avec peine une semblable convention, car la guerre d'invasion serait éternelle si elle n'était pas confiée à des généraux audacieux.
Après avoir donné une esquisse rapide de notre situation générale sous le rapport militaire, politique et financier, je reporte un moment mes regards au centre de Paris, qui était alors la 17° division militaire. Elle était commandée par Bonaparte, depuis que je l'avais quittée. A l'époque de son retour de Provence, c'était chez moi que Bonaparte dînait presque tous les jours, avant le 13 Vendémiaire. Depuis cette journée, c'était chez Archambaud le traiteur, chez le fournisseur Lanchère, chez Mlle Montansier, qu'il allait alternativement prendre ses repas. Il ne marchait jamais sans être accompagné de ses officiers à moustaches et à long sabre : « Allons, citoyens, disait-il après le dîner, montons à cheval, allons au spectacle faire chanter la Marseillaise et corriger les chouans ». Il grimpait sa grande haquenée; un énorme chapeau à plumet tricolore, les cornes renversées; des bottes retroussées; un sabre pendant, plus grand que celui qui le portait : tel est l'équipage dans lequel se présentait dans différents spectacles le général en chef de l'armée de l'intérieur. Il revenait ensuite au Directoire, me rendre compte de ses prouesses, et me demander mes ordres pour le lendemain. Sans vouloir me donner un rôle de modération, plus qu'il n'appartenait à mon caractère et à ma position récente de général en chef du 13 Vendémiaire, je