CHAPITRE XXX
ministre de la République, agent d'un Directoire composé de cinq régicides; il y avait dans ce mélodrame un mélange de sérieux et de sinistre, uni au burlesque, dont il m'est aujourd'hui encore difficile de me rappeler les détails sans rire toujours davantage; mais ce rire a le droit d'être bien amer, si, nous rappelant tout ce qui a précédé, nous envisageons tout ce qui a suivi.
La volubilité et l'impétuosité de Mme de Staël ne m'avaient pas permis de pouvoir placer une parole au milieu de ce discours. Saisissant le moment où, épuisée de fatigue, elle me laissait voir un intervalle : « Madame, répondis-je, je suis désolé, je vous demande pardon si je n'ai pas été plus heureux pour ce qui vous intéresse ». Mme de Staël ayant l'air de se remettre, et ne versant plus, comme elle me le dit, que de douces larmes d'espérance : « Allons, mon ami, continua-t-elle en me serrant toujours les mains, faites donc cela; vous nous sauverez tous. Je donne dans la personne de ce pauvre Talleyrand un ami précieux à vous et à la République; je vous en réponds à la vie et à la mort. »... Mme de Staël ne finissait pas : je m'étais levé pour la faire lever elle-même et m'en débarrasser en lui disant adieu ; mais, debout, elle me tenait encore les deux mains, de manière qu'il m'était impossible de prendre une sonnette pour faire venir quelqu'un. J'avais dans mon antichambre beaucoup de monde qui depuis deux heures attendait l'audience. Que vont dire d'ailleurs toutes ces personnes qui ont vu passer devant elles une femme aussi agitée, et encore dans un désordre de toilette qui n'avait fait qu'augmenter depuis son entrée? Je crois bien que si j'avais mis au placement de Talleyrand une condition personnelle et la plus sentimentale possible, Mme de Staël, qui m'offrait tout au monde et ce qu'elle appelait sa vie, n'aurait pas été cruelle à mes prières; mais je jure que je n'ai eu l'idée de lui adresser aucune prière ; que mon rôle, en cette circonstance, aurait plutôt été
défensif qu'agressif; qa'enfm ceux qui, voyant sortir Mme de Staël de chez moi aussi émue, ont pu attacher quelque conséquence à son émotion, se sont réellement trompés, et m'ont tout à fait calomnié. Jamais, dans une circonstance de ce genre, je ne suis sorti d'une pareille épreuve plus innocent et plus pur.
Malgré tout ce qu'il y avait de démonstration extérieure et vraiment extraordinaire dans la démarche de Mme de Staël, qu'on pourrait croire le résultat d'un rôle appris, et regarder comme une scène de comédie étudiée à l'avance, pour accélérer mon mouvement de bienveillance en faveur de celui qu'elle nommait mon protégé, je suis tout à fait convaincu que Mme de Staël pouvait n'avoir point elle-même tout le secret de son émotion; qu'elle en était complice sincère et sûrement dupe à son insu; c'est ce qui arrive jusqu'à un certain point aux acteurs passionnés : ils s'identifient à leur rôle, pour monter jusqu'aux personnages qu'ils représentent; ils ont pris le cothurne, la loge ou le turban, et dans le feu de l'action ils se persuadent à eux-mêmes qu'ils sont ce qu'ils représentent. Leur jeu les pénètre, les enivre et les fait sortir d'eux-mêmes; n'est-ce pas lors d'une représentation de Mahomet où Le Kain avait paru plus admirable que jamais, qu'il eut un vaisseau rompu dans la poitrine et qu'il en mourut.
Mais, si Mme de Staël avait une organisation réellement sensible, et dont elle dût subir toutes les conséquences, il y avait quelqu'un qui partageait cette sensibilité beaucoup moins que moi. C'était celui même qui l'avait excitée. Pendant que Mme de Staël était occupée chez moi à pleurer, à trépigner, à m'étreindre de toutes ses forces, j'ai su que le flegmatique et immobile Talleyrand était à l'attendre dans sa voiture, qu'elle avait laissée à ma porte, et au moment où je la reconduisais, elle me disait encore : « Je vais le voir; que vais-je lui dire pour le rassurer? Pourrions-nous jamais