‹ Mémoires;Chapitre 242 sur 302 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

vient de me répéter? — Eh qui? De quoi s'agit-il, madame? — Barras, mon ami », me répéta-t-elle en me serrant plus fortement les mains, et ses yeux se tournant comme ceux d'une épileptique. « Eli! mon Dieu, c'est do notre pauvre Talleyrand que je vous parle. Savez-vous ce qui vient de lui arriver? — Eh quoi, madame? — Je le quitte au moment; peut-être n'existe-t-il plus déjà : il m'a dit qu'il allait se jeter à la Seine si vous ne le faites pas décidément ministre des afTaires étrangères. Il n'a plus que dix louis devant lui. — N'a-t-il pas d'autres ressources? Ses amis? — Ah! ses amis! Moi qui le suis certainement, je l'ai soutenu jusqu'ici de bon cœur, il n'a pas beaucoup dépensé, puisqu'il n'a pas même pris un remise depuis son retour. Il fait toutes ses affaires et ses courses en cabriolet, lui qui avait l'habitude de tant d'aisance dans l'ancien régime ; et aujourd'hui point de maison, toujours chez moi ou chez les autres. Quand on n'a rien vaillant, quand on n'a point de profession lucrative, et que de plus on a des dettes, c'est une situation bien cruelle; il faut l'en tirer! Mon cher Barras, nous sommes perdus; Talleyrand se noie, il est mort si vous ne le faites pas ministre. Dans le cas où vous auriez absolument disposé du ministère des affaires étrangères, donnez-lui-en un autre, il y sera également propre : il a une heureuse flexibilité ; il est capable de tout; c'est d'ailleurs un excellent patriote, comme je vous l'ai déjà dit; c'est un homme des plus décidés en opinion politique : il voudrait avoir été membre de la Convention nationale, on y aurait pu apprécier toute son énergie; il ne connaît point d'excès en fait de liberté : il regrette de n'avoir pas été dans cette assemblée pour y voter comme vous. D'ailleurs, à l'époque du 10 Août, ne s'est-il pas prononcé d'une manière assez déterminée? N'est-ce pas lui qui, à l'ambassade de France à Londres, faisait tout, quoique Chauvelin fût en nom à cette époque? N'est-ce pas Talleyrand qui a rédigé l'adresse aux puissances étrangères sur les événe-

ments du 10 Août, pour montrer le droit de la nation et la légitimité de la République dans le renversement du trône et la résolution prise à l'égard de Louis XVI? Je ne vous dis pas que j'aie été et que je sois encore de son avis à cet égard. Talleyrand cave plus fort que moi en politique; mais enfin, si sa position d'ancien évêque ne lui a pas permis d'être membre de la Convention nationale, il faut du moins lui savoir gré des opinions qu'il y aurait montrées. Il a fait tout ce qu'il a pu pour la Révolution; personne n'a plus donné de garantie; personne, si on lui demande : « Qu'astu fait pour être pendu? » ne peut répondre d'une manière plus satisfaisante qu' « il a tout fait pour cela ». Eh bien, mon cher ami, eh bien, Barras, c'est un homme aussi intéressant que vous laisseriez aujourd'hui se jeter à la Seine, faute de pouvoir servir son pays? Non, mon ami, vous ne le souffrirez pas; il faut que vous parliez avec énergie à vos collègues, il faut que vous montiez sur vos grands chevaux; il faut que vous montriez les dents ; il faut que vous déployiez du caractère; il faut que vous fassiez Talleyrand ministre, autrement je suis désespérée, et moi-même je meurs, je n'en puis plus. »

C'étaient de véritables convulsions, comme un prélude de haut mal, la bouche presque écumante, que Mme de Staël me parlait ainsi. J'étais entre deux sensations fort différentes : l'une, presque la compassion et l'effroi, de voir dans cet état violent une femme qu'on pouvait y trouver chez moi si singulièrement, sans que je pusse en donner une explication la moins probable à qui nous aurait surpris. Qu'est-ce qui aurait jamais pu croire qu'une pareille situation eût eu une pareille cause? D'un autre côté, j'éprouvais un besoin de fou rire qui le disputait chez moi à une espèce de terreur. Une femme qui tombe chez moi en épilepsie parce que je ne puis faire ministre un homme de ses amis : cet ami, abbé, ancien évêque ruiné, menaçant lui-même de se noyer s'il n'est pas

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