‹ Mémoires;Chapitre 251 sur 302 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

lui, sans se gêner, entre hommes, comme on dit ordinairement. Il me suivait dans ma chambre à coucher, et j'avais à me défendre de son empressement à faire ma couverture, lorsque, fatig-ué de toutes ces basses prévenances que je n'ai jamais acceptées, même du dernier de mes gens, je quitlai Talleyrand, en lui souhaitant le bonsoir. « Vous devez avoir maintenant chez vous, lui dis-je, l'expédition officielle de votre nomination : ainsi venez demain à midi vous présenter au Directoire. — Sous vos auspices, citoyen Directeur », me répondit-il en s'inclinant respectueusement. Talleyrand se retira enfin. Mes gens, qui l'éclairèrent, me racontèrent qu'il voulait tous les embrasser; il n'y eut pas jusqu'à mon portier dont il ne sçrrât affectueusement la main. Voilà un échantillon du genre de chaleur et d'enthousiasme que savent avoir les hommes les plus flegmatiques lorsque leur intérêt est mis en mouvement. Que l'on compare ce Talleyrand si tendre, si affectueux, si passionné à embrasser les portiers, les laquais, à celui qui bientôt, investi du pouvoir, croira en trouver la dignité dans l'insolence, et se croira autorisé à refaire le grand seigneur d'autrefois, parce qu'il va vivre de la République d'aujourd'hui. On sent bien que ce n'est pas dune autre que Mme de Staël que j'ai pu tenir la première partie de cette anecdote; commç elle la tenait elle-même de Benjamin Constant, on doit reconnaître que la vérité n'a point été altérée dans le voyage. Combien de fois Mme de Staël et Benjamin Constant n'ont-ils pas répété avec le rire du mépris qu'a excité la conduite de Talleyrand : « Oh! quant à la partie de son discours où il a dit qu'il fallait faire une fortune immense, il a tenu réellement parole, ou au moins pour son propre compte ! »

Le Directoire, dans l'ardeur de beaucoup faire au moment de son organisation, avait peut-être accepté trop de détails et plus administré que gouverné. Nous reconnaissons le besoin de renvoyer cette surcharge de détails, qui embarrassent la pensée et peuvent

an V

retirer aux ministres la responsabilité qui est notre seule garantie. La Revcllière fait la proposition de dissoudre les bureaux établis près du Directoire, et d'en renvoyer toutes les pièces aux divers ministres qu'elles compétent. Carnot l'appuie. 30 Messidor Charles Lacroix, tout en quittant le ministère des relations extérieures, restera chargé des négociations entamées avec le Portugal. Il sera notifié aux ministres sortants que le Directoire compte sur leur zèle et leur loyauté pour qu'ils donnent à leurs successeurs tous les renseignements nécessaires. Carnot refuse de signer comme président le message relatif à la gendarmerie. Nous croyons voir plus que de la tristesse, même quelques larmes, sur sa figure altérée. Il presse la levée de la séance; je demande que le refus que fait le président de signer le message soit consigné dans le procès-verbal. Pichegru, Willot, Villaret et autres s'agitent dans tous les sens : ils sollicitent la démission motivée de Carnot et de Barthélémy, comme une protestation de ce qu'ils ne peuvent continuer de délibérer avec des collègues qui protègent les Jacobins. Le député Lacuée dit à la commission des inspecteurs que le Directoire a levé le masque en renvoyant Cochon, Bénézech et Pétiet, qui emportent l'estime des honnêtes gens; il ajoute aussi qu'avant un mois les choses changeront. Portails dit que le renvoi des ministres est un manifeste contre les gens de bien.

Faut-il donc que la patrie ne puisse être sauvée par les voies légales; qu'elles soient même un sujet d'irritation chez les hommes qui ont sans cesse à la bouche les mots d'ordre et de justice? En serons-nous réduits à ne pouvoir bientôt plus défendre les lois que par la force des armes : triste et fatale mésintelligence de cinq hommes qui peuvent être d'accord sur le fond de la grande question de la liberté, ne savent point s'entendre sur le mode de son organisation, et, mettant les personnes au-devant des choses, ne comprennent point la nécessité de se soumettre à la volonté l'un de l'autre, lors même qu'elle n'est que l'expression d'une volonté préalablement consentie! Oh! si la Constitution de l'an III, qui offre tant de sages prévoyances, n'avait pas négligé l'une des plus importantes, si elle avait pressenti que les deux grands pouvoirs de l'Etat exposés à des débats ardents devaient finir par des combats lorsqu'il n'y aurait pas une justice supé-

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