CHAPITRE XXXI
haine même que leur portaient nos ennemis communs, que les ministres sacrifiés étaient beaucoup plus avec nous qu'avec le parti Clichy. Je reçus dans ce moment de Truguet une lettre pleine de candeur et de vérité, et qui mettait le doigt sur la plaie. Pourquoi ne l'ai-je pas reçue plus tôt et pourquoi, si tard, ne m'a-t-il pas été possible d'y apporter réparation? D'où vient cette inspiration du changement des ministres? Ah! je n'hésite point à le reconnaître, elle nous vient peut-être de celle qui nous poussait à faire Talleyrand ministre; et comment Talleyrand pouvait-il être ministre par le changement d'un seul, et sans un mouvement qui eût l'air au moins d'être dicté par une vue générale et par un système renouvelé? Je rappelle ici la lettre de Truguet, quoiqu'elle soit notre acte d'accusation. Si, comme il est fort probable, ce brave amiral, cet excellent citoyen me survit, il trouvera ici l'expression de mes regrets sur une double erreur qui ne tarda pas à se montrer à mes yeux.
Après avoir reconnu sincèrement la faute si grave commise dans le renvoi des anciens ministres et l'appel des nouveaux, surtout l'un d'eux, je ne dois rien taire des particularités qui éclairent cette malheureuse circonstance, lors même que ces particularités honteuses peuvent être retournées contre moi et ajouter à mon tort personnel dans cette affaire.
Mme de Staël et Benjamin Constant étant les deux personnes qui, comme je l'ai raconté, m'avaient le plus vivement sollicité pour faire Talleyrand ministre, cette nomination décidée, j'en donnai la nouvelle à Benjamin Constant, pour qu'il la transmît à qui de droit. Celui-ci, dans l'ardeur de son amitié, ne perdit pas un moment pour informer le ministre flagrant (s^c). Talleyrand était au spectacle, où il cherchait à tromper l'ennui de l'attente; il avait avec lui M. de Castellane, son collègue de l'Assemblée constituante et son compagnon de bien d'autres assemblées moins publiques, que depuis il a fait pair de France. Lorsque Benjamin eut annoncé
le brillant succès, Talleyrand lui sauta au cou, et M. de Castellane crut ne pouvoir se dispenser de suivre l'exemple de ce saut d'effusion. Puis Talleyrand, quittant à l'instant le spectacle, prenant par le bras les deux amis, leur dit : « Allons de suite remercier Barras ». Il s'élança dans la voiture, où, se plaçant au milieu des deux amis, et leur serrant fortement le genou à tous les deux, il entonna et répéta d'une voix forte, mais sourde, pendant la route jusqu'au Luxembourg, ces deux seules paroles : « Nous tenons la place : il faut y faire une fortune immense, une immense fortune; une immense fortune, une fortune immense ». Il m'a été rapporté que ce refrain continuait encore quand on arriva chez moi^ où Talleyrand se fit introduire avec beaucoup de simplicité et d'humilité, me déclarant que le premier prix du ministère était à ses yeux de le tenir de moi; il m'aimait personnellement, si je voulais bien permettre le sentiment de l'amitié à sa respectueuse reconnaissance. Dans ce poste important que le Directoire daignait lui confier, il ne voulait voir que par mes yeux, agir que par ma pensée et ma volonté ; il me regardait comme le Directeur à moi seul, comme le général en chef de la Révolution, de la République et des armées. Je ne puis rendre la kyrielle des compliments à brùle-pourpoint, mais cependant froids et glacés, que Talleyrand voulait animer de l'expression de son visage si impassible, et même des gestes de toute sa personne, si difficile à mettre en mouvement. Ce n'est pas assez : il fallait qu'à toutes ses serviles paroles, le courtisan ajoutât encore des larmes, et pour rapprocher encore plus de moi les larmes que j'aurais pu ne pas apercevoir, il se crut dans la nécessité de m'embrasser avec un visage humide, pour que le mien ne pût en prétendre cause d'ignorance. Sachant que je me couchais de fort bonne heure, Talleyrand m'exprima la crainte d'avoir pris quelques moments sur mon repos, quoiqu'il ne ftit pas encore onze heures; il m'engagea à faire ma toilette de nuit devant