CHAPITRE IV. 5o
sentantes, étaient l'excuse de leurs démarches réitérées, leur droit d'entrée et leur passeport naturel. Il ne m'est pas permis d'assurer qu'elles fissent autre chose que les affaires de leurs familles; mais ce qu'il y a de certain, c'est que toutes ces veuves étaient en général fort peu désolées, et qu'elles ne refusaient aucune des distractions qui pouvaient leur être offertes.
Au milieu de toutes ces dames, on en remarquait une dont les charmes méritaient sans doute d'être classés au premier rang- des objets dignes d'admiration : Mme Tallien paraissait depuis le 9 Thermidor dans tous les lieux publics, même dans les théâtres, avec une véritable suprématie. C'était le dictateur féminin de la beauté. Etant l'un de ceux qui avant le 9 Thermidor avaient pu contribuer à lui sauver la vie, j'étais resté avec elle dans une liaison que ne pouvait interrompre mon avènement au Directoire. Ceux qui, dans toutes les relations de la vie, ne considèrent que les moyens qui peuvent les faire arriver auprès du pouvoir, croyaient que Mme Tallien, ayant pu me donner quelque droit sur elle, devait conséquemment en exercer aussi sur moi, et ils s'adressaient à elle, les uns sou^ la forme de la passion, les autres sous celle dudévoûmènt,de l'amitié, de l'enthousiasme, de l'admiration. Mme Tallien n'abusait pas trop de cette position, elle en usait même avec quelque dignité, cherchant bien à trouver dans tout cela quelque supplément heureux pour sa fortune très faible alors, et qu'elle avait à partager avec son mari qui n'en avait aucune, soit qu'il en eût fort peu gagné, soit qu'il l'eût promptemént mangée. Mme Tallien pouvait donc s'occuper réellement un peu de ramasser l'argent qu'elle croyait nécessaire à sa tenue ; il faut convenir que l'argent, pour Mme Tallien, n'était pas le but, mais le moyen des plaisirs qu'elle goûtait ou qu'elle procurait. Je dois à ce sujet rappeler une distinction que les connaissances de Mme Tallien et de Mme Beauharnais s'accordaient à marquer entre ces deux
dames. C'est que les liaisons de Mme Tallien étaient pour elle de sincères jouissances, où elle portait toute l'ardeur et la passion du tempérament. Pour Mme Beauliarnais, on pensait que les relations même avec les hommes dont elle appréciait le plus les avantages physiques, n'étaient point aussi généreuses que celles de Mme Tallien. Qu'alors même que le physique paraissait chez Mme Beau harnais être le commencement de SOS rapports déterminés par un entraînement involontaire, son libertinage même n'était encore que de tête, et que le cœur n'était point de la partie des plaisirs de son corps; qu'enfin, n'aimant jamais que par intérêt, la lubrique créole, lorsqu'on l'avait crue subjuguée et abandonnée, n'avait jamais perdu de vue les affaires; qu'elle leur avait tout sacrifié, et que, comme on le disait d'une lille qui l'a précédée dans ce genre d'exploitation, « elle aurait bu de l'or dans le crâne de son amant ». Mme Beauharnais, en présence de Mme Tallien, ne paraissait pas croire possible d'entrer dans la lutte des appas ; Mme Tallien était alors dans sa plus grande fraîcheur; Mme Beauharnais commençait sa décrépitude précoce; ce mot n'a rien d'exagéré pour ceux qui l'ont vue de près, et qui savent qu'elle n'avait rien qu'elle tînt de la nature; qu'elle tenait tout de l'art, mais de l'art le plus raffiné, le plus prévoyant, le plus perfectionné que jamais courtisanes de la Grèce ou de Paris aient employé dans l'exercice de leur profession. Ce que Mme Beauharnais sentait ne pouvoir offrir de comparaison avec les avantages réels de Mme Tallien, elle croyait le rattraper et comme le surpasser par la ruse et l'artitice consommés. Elles ne se le cédaient sans doute ni à l'une ni à l'autre dans tous les développements des moyens de plaire. A cet égard, elles semblaient en quelque sorte se livrer des combats, alors même qu'ils étaient des partages; mais on pouvait se tromper en croyant que ce fussent deux sultanes sur la môme ligne : l'une était très certainement Validé el en retraite, quand l'autre était toute régnante.