CHAPITRE IV
près des formes d'Hercule que de celles d'Apollon. Soit ambition plutôt encore qu'amour, puisqu'elle l'avait trompé tout comme un autre, Mme Beauharnais avait poussé ses prétentions sur Hoche jusqu'à vouloir le faire divorcer pour l'épouser; mais Hoche était attaché à sa jeune et vertueuse femme par une tendre estime; il avait pu la néglig-er conjug-alement, mais non la délaisser et l'oublier pour une g-alanterie passag^ère, telle que celle à laquelle avait donné naissance sa rencontre en prison avec la veuve Beauharnais. Il avait en conséquence repoussé ces propositions de divorce avec horreur, disant avec fermeté à Mme Beauharnais qu' « on pouvait bien se passer un moment une catin pour maîtresse, mais non la prendre pour femme légitime ». Hoche m'avait raconté, avec peu de discrétion peutêtre, que Mme Beauharnais, pour le ramener, avait voulu lui parler d'intérêts de fortune, de crédit; qu'elle pouvait le soutenir auprès du nouveau gouvernement, particulièrement auprès de moi, « sur qui, ajoutait-elle, elle avait beaucoup d'empire ». Le fier Hoche, ne voulant devoir qu'à lui-même sa gloire et sa fortune, avait tout refusé. Avant ces discussions, il avait été dans le cas de reconnaître que Mme Beauharnais n'avait pas même de respect pour le sentiment dont elle paraissait le plus pénétrée, et que la passion qui lui permettait tous les calculs, ne lui interdisait en même temps aucune des distractions de l'infidélité : il en avait acquis souvent la certitude, et notamment d'un de ses aides de camp, qui, porteur d'une lettre de lui à Mme Beauharnais, avait été tenté par elle, comme Joseph par Mme Putiphar, et n'y avait point laissé son manteau. Le général Hoche reprochait à Mme Beauharnais des caprices encore moins distingués, le dirai-je et le croirait-on s'il n'en existait la preuve dans une lettre de la main même du général Hoche : « Quant à Rose (Rose, l'un des noms de baptême de Mlle ïascher- Lapagerie, est celui dont elle était appelée parmi nous; Bona-
parte y a substitué depuis celui de Joséphine, qu'il a cru moins familier, moins usé par les antécédents, et plus relevé pour être accommodé à une grande destinée, comme il a depuis lui-même changé son nom de Buonaparte en celui de Bonaparte, puis le nom de Bonaparte en celui de Napoléon, quand il l'a jugé plus ronflant et plus sonore), quant à Rose, écrivait Hoche, qu'elle me laisse désormais tranquille; je la livre à Yanakre, mon palefrenier. » C'était un Alsacien, gardien de l'écurie, qui, chargé de la conduite des chevaux du général en chef, faisait partie des escortes de Hoche; cet homme, d'une taille colossale et d'une force proportionnée, avait été l'objet d'une attention particulière de Mme Beauharnais, qui lui avait même fait des cadeaux secrets, tels que son portrait dans un médaillon d'or et une chaîne du même métal. Indigné autant qu'humilié d'un pareil partage. Hoche, voulant justifier des rapports qu'il avait eus avec Mme Beauharnais, me disait non sans une certaine honte : « H faut avoir été en prison, avant le 9 Thermidor, avec elle, pour l'avoir pu connaître aussi intimement : cela ne serait plus pardonnable quand on est rendu à la liberté. »
Cette rupture de Hoche et les tutti quanti étaient alors l'histoire de Paris; et le Directoire était à la source, puisque le général Hoche était mon ami, fréquentant assidûment ma maison, avant de partir pour l'armée, et que ses scènes de mépris à l'égard de Mme Beauharnais avaient eu de nombreux auditeurs, et même des auditeurs fort peu discrets.
Venaient dans ces premiers temps au Directoire, comme par suite de la familiarité révolutionnaire, beaucoup de dames distinguées par leur rang et par leur beauté, et dont la liberté des mœurs introduite depuis le 9 Thermidor ne contrariait pas du tout les dispositions et les goûts. La nécessité de vaquer au soin des affaires, pendant l'absence des émigrés, les devoirs de famille dont ces dames se disaient les repré-