CHAPITRE IV
La première, franchement résignée à sa position, s'offrit tout naturellement pour être la complaisante de l'autre, et sans que j'eusse l'air de la comprendre, elle avait commencé à remplir ce rôle d'une manière fort habile : c'est ainsi que n'ayant pu parvenir à supplanter Mme Tallien, elle espérait conserver le moyen de rester présente au Directoire, où elle pouvait faire quelque heureuse rencontre pour relever sa fortune, unique objet de ses pensées. Il était bien connu que Mme Tallien bravait un peu son mari, quand elle voulait aimer un autre que lui ; mais elle gardait quelque décorum, et ne s'en était point encore séparée. Mme Beauharnais était plus avancée : elle se prétendait aujourd'hui noble veuve de l'illustre général Alexandre Beauharnais qui avaitcommandé en chef l'armée du Rhin; mais le fait est que longtemps avant la mort de l'illustre général, et môme avant la Révolution, elle était séparée de son mari, dont elle avait encouru des reproches pareils à ceux que lui a postérieurement faits le général Hoche. On racontait même que les infidélités de la créole avaient passé la mesure des convenances, et que, supérieure au préjugé de la couleur foncée de la peau, elle aurait eu des rapports avec des nègres.
Bonaparte, n'ignorant pas plus que nous toutes ces aventures, en avait souvent entendu le récit devant moi; mais dans son dessein, et l'on peut dire sa frénésie d'arriver par tout moyen quelconque, il avait regardé les dames que je rappelle comme des moyens auxquels il fallait s'adresser, et soit que la beauté de Mme Tallien l'eût en même temps intéressé, soit qu'il la crût, comme on disait, plus en crédit que Mme Beauharnais, c'est à Mme Tallien qu'il adressa d'abord ses vœux, ses hommages respectueux; puis il lui déclara bientôt sa passion qu'il appelait insurmontable. Mme Tallien répondit au petit Corse amoureux avec un dédain qui le laissa sans espoir; elle n'avait pas hésité à lui dire avec ironie qu'a elle croyait avoir mieux que lui ».... Après
cette défaite, Bonaparte songea que, battu sur nn point, il pouvait se reporter sur un autre : il imagina de s'adresser à Mme Beauharnais; et comme il avait quelque idée de son caractère intéressé, de son avidité dont il connaissait des traits marquants, il crut pouvoir ouvrir la porte avec la vraie clef qui n'en trouve point de fermée : il commença donc par faire à Mme Beauharnais des cadeaux qui allaient à ses goûts de toilette et de parure de courtisane ; ce n'étaient pas seulement des châles, des ajustements de prix et de la première élégance, mais des diamants pour des sommes assez considérables : c'eût été une folie si ce n'eût pas été une spéculation. J'en sus quelque chose, et, blâmant un jeune homme, si peu aimable qu'il fût, de subir la nécessité de commencer par payer une vieille femme, je dis à Bonaparte : « Il paraît que tu as pris la Beauharnais pour l'un des soldats du 13 Vendémiaire, que lu devais comprendre dans la distribution : tu aurais mieux fait d'envoyer cet argent à ta famille, qui en a besoin, et à laquelle je viens encore de faire passer des secours ».
Bonaparte rougit, mais ne désavoua point qu'il eût fait des présents considérables. Comme je le plaisantais sur sa générosité, où je craignais de voir l'effet d'une passion sans mesure, il se mit à rire lui-même et me dit : « Je n'ai point fait de cadeaux à ma maîtresse; je n'ai point voulu séduire une vierge : je suis de ceux qui aiment mieux trouver l'amour toutfaitque l'amour à faire.... Eh bien, dans quelque état que soit Mme Beauharnais, si c'était bien sérieusement que je fusse en relations avec elle; si ces présents que vous me reprochez d'avoir faits, c'étaient des présents de noce; citoyen Directeur, qu'auriez-vous à redire? Cette « femme que vous accusez, a dit Tallien après le 9 Thermidor, « eh bien, cette femme est la mienne! » Je ne vous ferais pas absolument la même réponse en ce moment; mais je pourrais vous dire : Si celte femme devait êtie la mienne, que