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CHAPITRE IV

m'objectcrait-on? — Je n'ai rien à objecter : il y a cependant matière à rétlexion. »

A l'époque du siège de Toulon, le tutoiement avait remplacé le vous dans toutes les classes, du soldat au général, comme du général au soldat. C'est ainsi que j'avais pris l'habitude de tutoyer Bonaparte. Je lui dois cette justice, qu'il ne prit jamais cette formule, et conserva toujours celle du respect qui tenait à l'obéissance : « Citoyen représentant, je prendrai la liberté, j'aurai l'honneur de vous dire... ». Lorsqu'il fut nommé général en chef, je crus devoir à la dignité de son grade de ne plus le tutoyer : il s'en plaignit à moi d'un air d'amitié et de chagrin : « Eh bien, lui dis-je, console-toi, je te tutoierai encore, mais à condition de réciprocité. » Je pensais qu'un citoyen recommandable est au niveau d'un autre, et je voulais encore relever l'honneur de son commandement. Mais dans cette occasion, usant de ma familiarité ordinaire, après avoir gardé quelques moments le silence : « Est-ce bien sérieux, ce que tu viens de m'avancer? dis-je à Bonaparte. J'ai songé à cette idée de mariage : elle me paraît moins ridicule qu'au premier instant. — D'abord Mme Beauharnais est riche », me répliqua Bonaparte avec impétuosité. Le luxe extérieur de la dame lui avait imposé, et il ignorait que la malheureuse ne vivait que d'emprunts à Paris, sur le crédit imaginaire de son bien à la Martinique, qu'elle était loin de posséder, sa mère vivant encore; et comme elle ne faisait nul cas de sa fille, dont elle connaissait les débordements, elle ne lui envoyait rien à Paris qu'une chétive pension, qu'elle avait encore trouvé le moyen de diminuer et même de suspendre, par raison de mauvaises récoltes. La veuve Beauharnais, dans un état voisin de la misère, résidait à Fontainebleau. Elle vivait la plupart de l'année chez Mme Doué, créole comme elle, et sans ses secours elle aurait manqué du premier nécessaire. Elle venait à Paris dans les petites voitures; sa fille Hortense était en

apprentissage chez une couturière, son fils chez un menuisier, ce qui était ou très philosophique ou fort peu maternel, car elle trouvait encore des moyens pour fournir à la dépense de sa toilette, qui, à toutes les époques, a toujours été celle d'une courtisane. « Ma foi, dis-je à Bonaparte, puisque tu me consultes ici sérieusement, je te répondrai par tes propres paroles : pourquoi pas? ïu es isolé, tu ne tiens à rien. Ton frère Joseph t'a montré la route du mariage : le voilà tiré de la misère avec la dot X...; tu m'ajoutes que tu es à la fin de tes ressources et que tu n'as pas de temps à perdre; eh bien, marie-toi : un homme marié se trouve placé dans la société, il offre un peu plus de surface et de résistance à ses ennemis : tu crois que tu en as beaucoup parmi les Corses; avec du bonheur, tu en feras des amis, à commencer par Saliceti, que tu redoutes. Il n'y a rien de tel que le succès pour mettre tout le monde de son côté. »

Quelques jours après, Mme Bcauharnais vint à son tour me faire sa confidence. Guidée par des motifs d'intérêt, elle ne mit point de réserve à me les avouer avant tout : elle commença par bien établir qu'elle n'était portée à ce nouveau lien par aucun mouvement de cœur : de tous les hommes qu'elle aurait pu aimer, ce petit « chat botté » est certainement le dernier : il n'a rien qui lui revienne. Il tient à une famille de mendiants, et qui n'a recueilli d'estime dans aucun pays : mais il a un frère qui a fait un grand mariage, à Marseille, et qui promet d'aider les autres, lui personnellement. Il paraît entreprenant; il garantit qu'il ne tardera pas à faire fortune. Mme Beauharnais me confesse qu'il lui avait fait des cadeaux d'une magnificence qui lui permettait de croire qu'il avait plus de ressources qu'on ne lui en connaissait. « Pour moi, me dit-elle, je n'ai pas cru devoir le mettre dans le secret de ma position si cruellement gênée : il me croit une certaine fortune actuellement, et il pense que j'ai de grandes espérances du côté de la Marti-

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