XIV PRÉFACE DU TOME II
attend dans la rue, au fond d'une voiture, le résultat de l'entrevue, c'est-à-dire le portefeuille de ministre des Relations extérieures qu'il convoite; cette scène rappelle une autre scène, à laquelle il a été fait allusion plus haut : celle ofi Joséphine vient solliciter dans le même cabinet — et en déployant d'à peu près analogues moyens de persuasion — en faveur de Bonaparte, qui attend dans la pièce voisine. Un peu plus de cynisme seulement dans l'un des deux récits que dans l'autre ; les indécences du second, celui où figurent Joséphine et Bonaparte, remplacées dans le premier par des insinuations presque aussi perfides contre Mme de Staël; même ton d'intolérable fatuité : on voit que l'esprit de Barras se complaît aux thèmes de cette sorte, mais qu'il ne les renouvelle guère. Et l'identité des procédés auxquels recourt dans les deux cas soninstinct de médisance, ajoute à la légitime défiance qu'inspirent ces deux épisodes de son long pamphlet.
Quoi qu'il en soit, ici encore j'aurais voulu, pour plusieurs raisons qu'on devinera sans peine, qu'il me fût possible de voiler l'inconvenance de ce passage des Mémoires. Si j'avais pu supprimer le nom de celle qu'on y verra si cruellement bafouée, et le remplacer, ainsi que celui de Mme Tallien, par un X discret — comme je l'ai fait pour d'autres personnages de notoriété moindre, également maltraités dans les Mémoires et à la descendance desquels je pouvais, sans dommage pour l'histoire, témoigner ce très naturel et très simple égard — j'avoue que j'eusse éprouvé un soulagement véritable. J'en donne ici l'assurance à tous ceux qui peut-être me sauront mauvais gré de n'avoir point pratiqué sur ce texte injurieux les retouches dont un respectable sentiment leur fera sans doute regretter l'absence. Mais le moyen? Comme Joséphine, beaucoup plus gravement outragée qu'elles dans ces Mémoires de Barras, Mme Tallien et Mme de Staël appartiennent à l'histoire. Et si j'ai cru devoir, en vertu de considérations supérieuz*es même à mes plus chers goûts personnels de courtoisie, laisser à la méchanceté de Barras pleine et entière licence de s'exercer contre la propre femme de l'Empereur, m'était-il donc permis de me montrer plus soucieux de la bonne renommée de Mme Tallien et de Mme de Staël, que de celle de Mme de Beauharnais? Ce n'est point d'ailleurs, que je sache, l'austérité de leur vertu qui — pas plus qu'à Joséphine — leur a valu la place qu'elles occupent dans l'histoire. En publiant tels quels les passages des Mémoires qui les concernent l'une et l'autre, je n'apprends à personne que le cœur
de cette célèbre, comme celui de cette illustre femme, fut nomade. Croit-on que ce rappel des expériences sentimentales, auxquelles il est notoire que toutes deux se livrèrent, va nous scandaliser? Grâce à Dieu, la postérité ne connaît pas le pharisaïsme de certaines pruderies. Elle est indulgente à ces fautes légères que l'amour fait commettre, surtout lorsque ces fautes ont pour avocats auprès d'elle le génie, la grâce ou la beauté. De ces deux femmes, l'une avait nne royale beauté, l'autre, les dons les plus éclatants de l'intelligence. Elles cherchèrent le bonheur dans l'amour.... Que la paix soit sur l'ombre charmante de celle des deux qui fut belle, — et qu'elle soit aussi, qu'elle soit plus encore sur l'ombre, sans doute éternellement inquiète, de celle qui peut-être aurait donné tout son esprit, tout son talent, pour les charmes de l'autre! Tout ce que je pouvais, tout ce que je devais, c'était reprocher à Barras d'avoir touché d'une main si brutale à leur mémoire. Je pense que nul ne pourra prétendre que j'aie sur ce point marchandé le blâme. Et j'espère aussi qu'on voudra bien reconnaître que la sévérité de mes jugements sur Barras prend sa source dans un sentiment plus large que le désir d'exercer des représailles contre l'insulteur de Napoléon.
Ayant pris la résolution de publier les Mémoires de Barras, j'avais à remplir un devoir envers l'homme, dont par un caprice étrange de la destinée, je devenais ainsi l'éditeur. Ce devoir, c'était de ne livrer au public que la pensée même de Barras, toute sa pensée et rien que sa pensée *. J'ai conscience d'avoir rempli ce devoir avec loyauté.
Mais par le fait même que je l'avais ainsi rempli, il m'a paru que je me trouvais investi envers ce même homme du droit de m'exprimer sur son compte avec la plus complète indépendance. J'ai usé de ce droit, mais non pas sans la* préoccupation constante de l'exercer équitablement. La justice absolue n'étant pas de ce monde, je n'ose me flatter d'avoir réussi à me prémunir aussi complètement que je l'aurais voulu contre toute secrète hostilité à l'égard d'un personnage dont les sentiments, étalés au cours de ces Mémoires, ont si souvent froissé les miens. J'espère qu'on voudra bien reconnaître que j'ai au moins essayé d'être juste, et que cet effort me servira d'excuse, si quelque prévention défavorable à Barras, quelque esprit
1. Je prends la liberté de renvoyer ici le lecteur à mon Introduction générale aux Mémowes de Barras, t. I, p. xxi à xxiv.
de rancune, dont j'aurais sincèrement voulu m'affranchir, s'est à mon insu et, je puis l'affirmer, malgré moi, glissé dans le commentaire que j'ai donné des Mémoires, ici-mème ou dans le premier volume *.
J'ai rendu hommage à l'activité, au courage, à l'énergie de Barras lors du siège de Toulon ^. J'ai noté soigneusement que s'il a participé à de cruelles mesures révolutionnaires, le fond de sa nature n'en était pas moins humain et même généreux ^ ; j'ai accusé le malheur des temps plutôt que la dureté de son cœur; je me suis appliqué à mettre en lumière tout ce qui peut plaider en faveur de sa mémoire. Cela fait, j'ai montré aussi la corruption, la vénalité, la fatuité, l'instinct de médisance, le cynisme de celui que Taine appelle « le plus effronté des pourris *. » Et de ses vices j'ai parlé d'autant • plus librement, que j'avais avec une plus attentive impartialité signalé tout ce qui dans l'être moral de ce grand corrompu m'avait paru propre à lui constituer un titre à l'indulgence de l'histoire.
Ma qualité d'éditeur de Barras m'imposait-elle quelque obligation de plus que de respecter scrupuleusement sa pensée et de chercher à introduire un esprit d'équité dans mes commentaires? Devais-je, par cette seule raison que je publiais des Mémoires dont il avait fourni le fond, m'abstenir de faire œuvre de critique en les mettant au jour, traiter cette matière historique comme l'aurait pu traiter un éditeur totalement étranger à l'histoire, m'interdire d'exprimer ma pensée sur le document que je livre précisément aux libres controverses qui depuis plus de cinquante ans le réclament? Tout le monde aurait le droit de dire du bien ou du mal de Barras et de ses Mémoires, — et seul serait exclu de ce droit celui qui présente l'homme et l'œuvre au public?
Cette prétention me paraît insoutenable. Je fais juge de mon cas le lecteur de bonne foi. Je ne doute pas qu'il ne ratifie l'arrêt très clair que ma conscience m'a dicté.
George Duruy.
{. Voir V Introduction générale aux Mémoires de Barras et la Préface (hi premier volume.