Voir Préface du t. I, p. lxxxiii
conclusions, infamantes pour Bonaparte, que tire du fait vrai ou faux qu'il vient d'énoncer, l'homme qui, avec une inconscience vraiment stupéfiante, ose, ici même, nous parler de ses sentiments de « chevalier français ! »
Malheureusement, le trop Adèle interprète de la pensée do Barras, qui dans tout le cours de ce chapitre — j'ai sur ce point le témoignage formel de M. Paul Grand — a reproduit une série d'anecdotes que Barras s'est plu jusqu'au dernier jour de sa vie à conter, M. de Saint-Albin, dans la hâte fiévreuse de sa rédaction, a oublié ce qu'il nous a déclaré plus haut : à savoir que Bonaparte, tout « roué » qu'il fût, regardait Joséphine « comme un ange de candeur et de vérité ». Et cette foi en elle était si complète, si absolue qu'il voulait, — ce jeune Corse à demi sauvage, neuf comme il l'était encore aux choses de l'amour, de l'astuce et de la coquetterie féminines, — demander raison à Barras de certaines galanteries trop vives adressées à Mme de Beauharnais. C'est le même chapitre des Mémoires qui, par une inadvertance singulière et heureuse, nous donne ces détails précieux sur les sentiments de Bonaparte à l'égard de Joséphine au moment du mariage. Essayez de concilier ces traits avec l'accusation dirigée contre Bonaparte d'avoir conclu un mariage d'ambition et de n'avoir joué dans toute cette affaire que le rôle d'un mari qui sachant tout, tolère tout aussi : la chose est impossible.
Que si la preuve, fournie parles Mémoires eux-mêmes, de la fausseté d'une si honteuse imputation ne paraissait point péremptoire, je renvoie le lecteur qui ne se jugerait pas suffisamment éclairé par le simple et décisif rapprochement des deux passages, aux Lettres de Napoléon à Joséphine *. On trouvera dans ce volume la correspondance authentique de Bonaparte avec celle qu'il vient d'épouser. Je me contente de demander à tout homme de bonne foi qui aura pris connaissance de ces lettres, si ce n'est pas l'amour le plus vrai, le plus profond, qui a dicté à celui qui les écrivait entre deux batailles, ces pages admirables et brûlantes? Que Bonaparte ait eu plus tard des doutes sur la vertu de Joséphine, des soupçons, la chose est possible. Et vraiment, il faut reconnaître que les inconséquences de la plus charmante, mais aussi de la plus frivole des femmes, prêtaient une assez ample matière aux fâcheuses décou-
1. Paris, Firmin Didot, 1833, 2 vol. in-S". Voir aussi dans l'ouvrage déjà cite de Frédéric Masson l'étude particulièrement concluante consacrée à Joséphine : Napoléon et tes Femmes, \, p. 25 à 53.
pi PRÉFACE DU TOME II
vertes. Voyez son portraits par Isabey, qui date précisément de cette époque. Cette tète ébouriffée d'oiseau exprime la coquetterie, la. légèreté, — quelque chose de frêle et d'inconsistant, comme l'avait été, comme l'était peut-être encore à cette date sa vertu. Il n'en est pas moins constant que Bonaparte a cru en elle, l'a aimée ardemment et aveuglément; que c'est la passion seule qui lui a fait souhaiter et vouloir ce mariage; et que si quelqu'un dans cette affaire a calculé, il se pourrait à la rigueur que ce fût Joséphine, mais que ce n'est pas en tout cas l'homme de génie éperdument épris, épris « comme une bête », qui se pâmait d'amour aux pieds de cette poupée jolie.
Après avoir lu ce qui précède, on sera peu surpris d'apprendre que Barras ne se soit pas cru tenu à une très grande réserve dans ses confidences au sujet d'une autre femme célèbre de ce temps. Sans doute, on ne trouvera pas dans ses propos sur Mme Tallien la crudité que j'ai signalée dans ceux qu'il tient sur Joséphine. Mais s'il n'outrage pas Mme Tallien avec la même grossièreté, il ne manque pas du moins de nous révéler, sur son intimité avec elle, beaucoup plus que nous ne lui demandions de nous apprendre. Et cela, brutalement, avec la fatuité lourde de 1' « homme à bonnes fortunes » qui expose ses prouesses. M. Paul Grand ^ — qui était resté fidèle au souvenir de son ami, mais dont la délicatesse de galant homme avait eu sans doute à souffrir de certaines vulgarités de nature qu'il n'avait pas pu ne pas remarquer en lui — m'a dit que Barras avait conservé jusque dans les derniers temps de sa vie le goût de raconter fréquemment ses « succès » auprès des femmes. Il y paraît, hélas, dans les pages consacrées à Mme Tallien! Sous la rédaction de M. de Saint-Albin — qui nous rapporte ici, et probablement dans les termes mêmes, ce qu'il a vingt fois entendu sortir de la bouche de Barras — il semble que l'on retrouve encore la voix du fat incorrigible, qui se console d'être vieux en se remé-
1. Ce portrait a été gracieusement mis à notre disposition par un amateur délicat et éclairé des choses de l'art, M. Edmond Taigny. Nous sommes heureux d'adresser ici au possesseur de cette belle œuvre, l'expression de notre gratitude, pour le service qu'il nous a rendu en nous permettant de reproduire l'image authentique de la Joséphine de cette époque. Voir ce portrait de Joséphine, p. ST.
2. Sur M. Paul Grand, filleul, ancien secrétaire et ami de Barras, voir l'Introduction générale aux Mémoires de Barras, t. I, p. ix.
DES MEMOIRES DE BARRAS. xill
morant à lui-même et en narrant aux autres, avec un sourire vainqueur et un reste de flamme dans les yeux, les galantes aventures de sa lointaine jeunesse. J'ignore quelle sera l'impression du lecteur. A vrai dire je crains que les indiscrétions de Barras sur Mme Tallien ne semblent à beaucoup de gens un régal exquis. Je suis obligé de confesser que tel n'est point mon goût, et que j'ai senti très vivement une certaine bassesse de sentiments qu'elles révèlent.
J'ai éprouvé, et avec plus de force encore, la même révolte intime, à la lecture des pages qu'il a consacrées aussi à cette noble Mme de vStaël, dont il me semble que le nom doit nous être cher à jamais, parce qu'elle a beaucoup souffert, et parce qu'elle a beaucoup pensé. S'il suffît que Mme Tallien soit une femme, et rien qu'une femme, pour qu'en manquant d'égards envers sa mémoire Barras ait commis une indélicatesse grave, que penser des insinuations auxquelles il se livre, et des méchantes épigrammes qu'il lance contre l'illustre amie de Benjamin Constant? Il la connaissait pourtant; il avait eu le bonheur, que je lui envie, de la voir et de l'entendre. Sa propre âme était-elle donc trop médiocre pour mesurer la noblesse de celle-là? Je crois difficile d'expliquer autrement qu'il ait osé la railler comme il a fait. Il n'a vu en elle qu'une femme, n'a retenu d'elle que ses ridicules ou que ses faiblesses. Pauvre don Juan vaniteux et sot ! Comme si c'était une femme semblable aux autres, celle dont le grand cœur douloureux porta dans le domaine du sentiment toutes les inquiétudes, toutes les curiosités et toutes les ardeurs que sa haute et libre intelligence portait aussi, pour son éternel honneur, dans le monde des idées. Mais allez donc demander à un Barras de sentir ces choses-là, et d'embrasser dans son petit esprit un être moral de cette complexité et de cette ampleur!
On lira plus loin les chapitres * où sa malignité se donne carrière contre Mme de Staël, avec une espèce de verve comique qui atténue un peu la malveillance trop évidente des intentions de cet amusant récit.
On remarquera qu'il ne se met pas en frais d'imagination. La' scène où, pour la troisième fois, Mme de Staël vient plaider dans le cabinet du tout-puissant Directeur la cause de Talleyrand, qui