CHAPITRE XI
veau entamée. Letourneur vient nous dire avec acharnement que Drouet sera « fusillé ». Carnot lui-même trouve que Letourneur a passé la mesure; nous nous élevons ensemble contre de pareils discours : des actes de rigueur qui entraînent d'aussi graves conséquences, sont des malheurs et non pas dos triomphes. Drouet décrété d'accusation doit être renvoyé à une haute cour; on propose de la placer à Bourges, J'indique Amiens : « C'est ce que désirent les Cinq-Cents », me dit-on. Je reprends : « Qu'est-ce que cela fait à la question? » La ville de Vendôme est adoptée : le nombre des accusés est de cinquante-trois. Puisqu'il y a déjà un député, pourquoi n'en ajouterait-on pas encore quelques-uns : M. Drouet n'est point solitaire, il a nécessairement des complices : c'est le cas de lui adjoindre Tallien. Le ministre de la police soutient que Tallien est d'intelligence avec Fréron; je demande de quelle intelligence il s'agit, car Fréron lui-même n'est pas en cause; c'est sous ce rapport que je défends deux citoyens qu'on veut si odieusement impliquer dans une conspiration dont leur conduite et leurs doctrines les rendent plutôt les adversaires que les complices. Je suis appuyé par Rewbell qui démontre tout ce qu'il y a de vil et de coupable à vouloir impliquer dans les conspirations ceux qui n'en sont pas et n'y pensent pas. Le député Lamarque, naguère revenu des prisons d'Autriche, où il a été détenu comme Drouet, vient de défendre avec honneur son collège accusé : son discours a fait grande sensation. Letourneur pense que c'est une faible production; La Revellière, que l'auteur n'est pas de bonne, foi; Carnot, qu'il ne pouvait se dispenser de défendre son collègue. Je trouve cet écrit digne d'estime par le sentiment de générosité qui l'a inspiré. La Revellière prétend que les royalistes et les anarchistes des Conseils sont toujours d'accord contre le gouvernement.
Le ministre Cochon dit qu'il a fait cerner un pavillon oii s'étaient réunis des anarchistes, qu'il a fait arrêter et con-
duire au bureau central. Le ministre ajoute que Lacretelle et Dufourny travaillent pour d'Orléans; je réponds au ministre que les vrais orléanistes, à mes yeux, sont les hommes qui veulent toujours diviser les républicains; que la famille d'Orléans ne vient pas plus ici que dans tant d'autres affaires où on veut toujours l'impliquer.
Encouragé par les habitudes de condescendance de l'ancien gou- 26 Messidor vernement français pour la piraterie africaine, le bey de Tunis fait des demandes d'argent qui ne sont nullement fondées et qui sont presque insolentes, quoiqu'elles soient présentées avec des formules de bienveillance. Le ministre des relations extérieures fera informer le bey de Tunis qu'il existe une République française; que cette République est représentée par un gouvernement qui n'a point l'intention de recommencer les lâchetés de l'ancienne monarchie. Notre ministre déclarera encore, d'une manière très formelle, à l'ambassadeur de Tunis que son admission est déjà une grande faveur ; il est temps que l'Afrique n'insulte plus l'Europe.
Un citoyen très connu vient d'annoncer dans les journaux son intention de défendre Drouet; croirait-on qu'une déclaration aussi simple donne lieu à une question aussi extraordinaire que cruelle : savoir si Drouet peut avoir des défenseurs? Je me crois généreux en ne nommant pas ceux de mes collègues qui ont pu soulever une pareille question.
Dans un éloquent discours prononcé au Conseil des Cinq-Cents, Louvet a prétendu que les prévenus de Vendôme n'étaient en résumé que des patriotes mécontents oubliés par le gouvernement. Cambacérès paraît s'être rallié à l'opinion de Louvet. Letourneur dit que le « parti le plus fort » est toujours la boussole de Cambacérès. « Soit ! répliquai-je à Letourneur, mais de notre côté tâchons que notre conduite ne nous constitue pas le parti le plus faible. »
27 Messidor Un Anglo-Américain du nom de Halem propose à la France de ^° ^^' soustraire le Canada à la domination anglaise. Carnot trouve cette idée juste et utile. Les auteurs de projets sont rarement gratuits : celui-ci demande, pour commencer l'exécution de son plan, qu'on lui fasse une avance de cent cinquante mille francs en numéraire. Le ministre des finances nous demande autorisation pour délivrer cette somme. Je pense que ce serait hasarder des fonds trop considérables en les confiant à un étranger qui se présente sans aucune garantie. Le lendemain, Halem obtient deux cent mille francs en lettres de change sur la Hollande. Le ministre a fait remise de ces