AUGEREAU ET MASSÉNA
en voulait ; je devine d'où le coup est parti; mais, comme nous avons affaire à des brigands, rentrons chez nous prendre des pistolets. « Armés jusqu'aux dents, nous nous rendîmes chez deux officiers, auxquels dans la journée Solignac avait gagné de fortes sommes; aucun d'eux n'était rentré, ou bien tous deux se cachaient. Le lendemain, Solignac les rejoignit; ils nièrent tout et se refusèrent à tout; mais il restait évident que c'était à lui seul qu'on en voulait, qu'on ne pouvait lui en vouloir que pour l'argent perdu contre lui, et que c'était par le hasard d'un changement de place que Burthe avait manqué périr, victime, pour le compte d'un autre, de la fureur du jeu.
Vérone se trouvait occupée par deux divisions, la division Augereau et la division Masséna, c'est-à-dire les forces et les talents les plus imposants que possédât l'armée d'Italie; toutefois, si la réputation des deux chefs était analogue, leur valeur était loin d'être égale, et le moindre examen ne pouvait plus laisser de doute. Quelque chose que Ton pût concéder à Augereau en fait d'audace et de fortune, ce n'était qu'un homme ordinaire et d'enveloppe commune; Masséna navait non plus ni éducation, ni instruction première, mais sa figure était pleine de sagacité et d'énergie, son regard était celui de l'aigle; il avait dans la pose de sa tête, toujours élevée et un peu renversée vers la gauche, une dignité imposante et une audace provocatrice; son geste était impératif, son ardeur, son activité indicibles; sa parole, brève à l'extrême, prouvait la lucidité de ses pensées; ses moindres mots étaient saillants, et la rapidité comme la justesse de ses reparties achevait de prouver qu'il pouvait s'élever encore sans cesser d'être à sa place. Par son caractère, c'était un homme fait pour l'autorité et le commandement; personne n'était donc plus à sa place
que ne l'était Masséna à la tête des troupes, tandis que, dans une position semblable, Augereau ne semblait qu'un tambour-major, un prévôt de salle ou un recruteur du quai de la Ferraille, encore môme un recruteur de mauvais genre.
Sous les ordres du général Masséna, se trouvait un autre général de division nommé Dumas, mulâtre, fort loin d'être sans moyens et de plus un des hommes les plus braves, les plus forts, les plus agiles que j'aie vus. La réputation qu'il avait à cette armée était extraordinaire; on citait de lui vingt traits de vaillance chevaleresque et de force athlétique. II n'y avait pas môme huit jours lors de notre arrivée, que, fort avancé avec quelques fantassins, il fut chargé par la cavalerie autrichienne. Bien monté, rien ne lui était plus facile que de se retirer; mais il songea dabord à ses hommes et sauva jusqu'au dernier en les prenant, sans descendre de cheval, avec une seule main par la nuque, puis en les jetant avec leurs armes par-dessus une haie vive, épaisse, qui les remparait. Ses hommes en sûreté, il s'élança seul au milieu des premiers cavaliers, qui arrivaient sur lui en tirailleurs, et ne se précipita sur aucun sans que la mort s'ensuivît; il en fit une véritable déconfiture et ne céda le terrain qu'aux pelotons. Dans une autre occasion, tourné par un corps très supérieur , il fit reployer à la hâte les troupes qu'il avait avec lui, et, lorsqu'il resta seul, il se retira au pas sous le feu le plus nourri. Enfin, je tiens ce fait de lui-môme, commandant une partie du blocus de Mantoue, on lui amena un homme cherchant à pénétrer dans la place. Convaincu que c'est un espion, mais ne découvrant rien qui prouve sa mission, il se fait amener les bouchers du camp, avec leurs mains et leurs tabliers pleins de sang et leurs coutelas; il fait mettre par eux cet homme nu, le fait attacher par