‹ Mémoires;Chapitre 12 sur 222 · LE GENERAL ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

LE GENERAL ALEXANDRE DUMAS

les quatre membres sur une table, puis d'une voix qu'il savait rendre terrible, quoiqu'il fût le meilleur homme du monde, il ordonne de lui ouvrir le ventre s"il ne dit à linstant où se trouve la dépêche qui lui a été remise. Dans cette effroyable position, à la discrétion d'hommes qui se montrent prêts à mettre la main à l'œuvre, le malheureux avoua que sa dépêche était dans un petit étui fait avec de la cire à cacheter, et que, daprès les ordres qu'il avait reçus, il Tavâit avalée. Il ne fut pas éventré; on devine môme qu'il ne l'eût été dans aucun cas; mais une bonne médecine accéléra la restitution de la dépêche et révéla au général Bonaparte le secret d'un nouvel effort que l'Autriche allait tenter pour sauver Mantoue ; cette dépêche faisait connaître l'itinéraire de la marche d'Alvinzy et l'énumération de ses forces.

Eh bien, quels que fussent le zèle et le courage de ce pauvre Dumas, quoiqu'on piU lui donner le titre de premier soldat du monde, il n'était pas ftiit pour être général; dès le consulat, sa couleur lit ce que son peu de capacité devait faire, il fut réformé revenant d'Egypte. Jeté par une tempête à Tarente et conduit comme prisonnier de guerre à Naples, il y fut à plusieurs reprises empoisonné dans son cachot. Rendu cependant à la liberté, il ne tarda pas à mourir à 'Villers-Gotterets, où il s'était retiré, et de chagrin autant que d'un ulcère à l'estomac, suite de ses empoisonnements. J'appris sa mort avec affliction; je m'étais attaché à lui à cause de la bonté et de la distinction avec lesquelles il me traita pendant une expédition que je fis avec lui dans le Tyrol (I). Il est le seul homme de couleur à qui j'aie pardonné sa peau.

(1) Quelques rapports ayant fait croire à des rassemblements de troupes dans le ïyrol, le général Dumas fut chargé d'y faire une reconnaissance. J'avais reçu l'ordre de l'accompagner, et c'est

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J'avouerai cependant que je n'eus pas non plus une impression trop défavorable, lorsque je rencontrai, le 4 août 4834, le fils de ce général chez la duchesse d'Abrantès qui me le présenta. Je vis à ce jeune homme la peau d'un métis, la chevelure crépue et épaisse du nègre, les lèvres africaines, les ongles de son espèce, les pieds aplatis; mais sa taille était svelte et élevée, sa physionomie assez noble; son regard grave, doux, contemplatif, lui donnait une sorte d'onction, qui résultait d'une apparence de mélancolie et d'une expression vague attestant une pensée dominante et un sentiment profond. En mémoire de son père, je l'avais accueilli avec beaucoup d'effusion; il s'était comme exalté aux quelques souvenirs que j'évoquai du général Dumas, et vivement il s'écria : « Tous ceux qui ont connu mon père en parlent avec admiration; aussi sa mémoire estelle un culte pour moi. » A la facilité de son élocution, à l'énergie de ses expressions, à sa véhémence enfin, je sentais que je n'avais pas pour interlocuteur un homme sans mérite; mais j'étais loin de me douter que ce Dumas, encore jeune, fiU l'auteur dramati(|ue déjà célèbre; je lui demandai ce qu'il faisait. « Vous savez, me répondit- il, combien je me suis occupé de théâtre; douze pièces en cinq actes ont été pour moi. avant l'ûge de trente ans, l'occasion de douze succès aux Français

pendant cette reconnaissance que nous poussâmes jusqu'à Ala, Marco et même Rovoredo, sans reucontier d'autre olislacle que la neige et la glace. C'est au cours de la même opi'ration que le général me prit en confiance et me conta les nombreux sujets de plainte qu'il avait déjà.

Peu après, le général Masséna recommença cotte opération en personne, et cette fois nous allumes jusqu'à Trente. L'ennemi, qui occupait cette ville, ne nous attendit pas. Ce mouvement ne donna lieu qu'à des escarmouches, et si ce n'est que, grâce aux frimas, les gorges resserrées du Tyrol nous offrirent des tableaux pittoresques, l'expédition ne mérite aucune autre mention.

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