‹ Mémoires;Chapitre 117 sur 222 · TEXTE PAR LA FORTUNE · texte numérisé non relu

TEXTE PAR LA FORTUNE

des moments où tout réussit; la dépêche, ainsi que son porteur et les duplicata, arrivèrent rapidement à leurs destinations.

La reddition de Pescara avait contrarié l'élan des insurgés, et le général Planta put enfin faire raison de ceux qui infestaient les deux rives du Tronto; mais, s'il détruisit les retranchements qu'ils avaient établis à Gorropoli et Nereto, il ne retrouva pas le pont et les canons qui le défendaient; nous en étions dédommagés au centuple, et nous ne songeâmes plus qu'à profiter des avantages conquis.

Je dois à la vérité de confesser que j'essayai d'y trouver ma part. La possession de Pescara, les ressources qu'offraient son arsenal et son port, quelques circonstances qui me parurent favorables, firent naître en moi une velléité de fortune. J'avais décidé le général Duhesme à nommer au commandement de Pescara, Coutard, chef de bataillon du 73' de ligne, officier de capacité et d'exécution, avec lequel je m'étais lié d'amitié. Or le port de Pescara contenait plusieurs bâtiments pontés, tout à fait propres à être armés en course. L'arsenal regorgeait de canons, d'armes de toute espèce et de munitions; le pays ne pouvait nous laisser manquer de vivres, ni de matelots, voire môme de pilotes; enfin la fatalité me signala trois de nos officiers ayant navigué, et qui, interrogés par moi, me persuadèrent qu'ils étaient d'excellents marins. Tout cela m'allécha autant que cela allécha Coutard, et, tout en suffisant à des travaux en ce moment accablants, durant le peu d'heures que je passai dans la ville, j'organisai l'armement de trois corsaires, que je munis de lettres de marque de ma façon et qui, avant que leur existence fût connue, devaient avoir fait dans l'Adriatique pour des millions de prises; mais, si de rapides moments m'avaient

suffi pour concevoir ce projet et pour arrêter et prescrire tout ce qui pouvait tenir à son exécution, trois jours suffirent pour Tanéantir, Car à peine nos trois corsaires eurent-ils mis à la voile, qu'une tempête horrible s'éleva; l'un d'eux périt corps et biens, les deux autres échouèrent, et ce fut avec peine que les équipages parvinrent à regagner Pescara.

Voilàpour ma part. Je passe à celle des autres, et, relativement aux faits de même ordre qui peuvent suivre, je tiens à dire, une fois pour toutes, que je préférerais brûler tout ce qui est écrit de ces Mémoires, plutôt que de renoncer à les écrire avec franchise. Ils sont le dernier acte de mon existence; en les rédigeant, je ne me considère plus comme appartenant au monde, et c'est de ma conscience seule que je prends conseil. Pour me servir d'une expression de soldat, tout en revisant le bagage de ma vie avant de partir, je retourne les poches; tant pis pour ce qui s'y trouve.

Immédiatement après la reddition de Pescara, le général Duhesme, prêt à quitter notre quartier général de Moscufo, me fit appeler et me dit : « La solde est arriérée, et différents services manquent de fonds; j'en ai besoin pour mon espionnage. En outre, j'ai un rang et une famille que je compte pour deux cent mille francs. Ainsi vous allez choisir douze officiers intelligents et honnêtes, vous leur donnerez des instructions précises et, avec des détachements d'une force proportionnée aux localités qu'ils devront parcourir, vous les enverrez lever cinq cent mille francs dans les Abruzzes. — Mon général, lui dis-je, on lèvera l'argent que vous ordonnerez ; je ne parle pas de vos nécessités, je ne puis en être le juge, mais le moyen que vous voulez employer me cause une peine infinie... Où voulez-vous que je prenne des officiers dignes d'une telle confiance ? Gom-

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