CONSTITUTION IMPROVISÉE
ment empêcher qu'ils ne fassent pour eux ce qu'ils pressentiront que vous voulez faire pour vous-même? Comment empêcher que, à votre exemple, cfautres chefs ne s'adjugent de semblables gratifications? Qui, d'ailleurs, recevra ce que verseront ces officiers? Qui fera le partage entre le payeur et vous ? Quelque chose que nous tentions, ces officiers lèveront le double de ce qu'ils déclareront; faute de temps, ils emploieront les mesures expéditives les plus odieuses, commettront toutes sortes d'exactions, achèveront de révolter le pays, et ce sera votre nom qu'ils saliront de cent manières... » Il fut frappé, mais il persista à avoir de l'argent et finit par me dire : « Trouvez un moyen qui vaille mieux, et je l'adopterai; mais je ne puis vous donner que deux heures. »
En réfléchissant à l'objet de cette fâcheuse aventure, et en cherchant à concilier dans l'intérêt du pays, qui devenait ^d'ailleurs celui des troupes, ce qui était possible avec ce qui était inévitable, pour ne pas me faire, sans profit pour personne, un ennemi d'un chef, l'arbitre de ma position et dont j'avais eu tant de peine à conquérir la bienveillance, je fus assailli par l'idée que la manière de tout concilier était de donner de suite aux Abruzzes une organisation provisoire, mais générale. De mon chef, je les considérai donc comme une fraction de la République Parthénopéenne, que, dans ma pensée, nous allions fonder. Je prescrivis une cocarde (rouge, vert et blanc); je réglai tout ce qui tenait à l'administration, à la justice et aux finances. Je créai un conseil supérieur, qui, tout en restant subordonné au gouvernement n^ilitaire, était revêtu d'une autorité gouvernementale; à la tête de ce conseil j'instituai un président et deux conseillers; enfin je proposai au général Duhesme de nommer président un baron de Nolli, habitant Ghieti, et qui m'était signalé comme l'homme
le plus riche et le plus considéré de ces provinces; on laisserait à ce baron l'initiative pour le choix de ses conseillers.
Une heure et demie, passée dans la cuisine enfumée d'un cabaret de village, me suffît pour brocher cette esquisse de constitution (1); je la portai au général. Il sentit de suite les avantages de cette idée, qui sauvait le pays de spoliations sans nombre et de vexations; elle ne mêlait aucun officier français à des affaires d'argent, elle n'accoutumait pas les troupes à de tels prélèvements; elle n'autorisait aucun général, colonel ou autre, à s'en permettre; elle répartissait les contributions de guerre sur les bases des contributions ordinaires; elle chargeait de leur perception les agents du Trésor, et de leur emploi le chef de cette fraction d'État; enfin elle centralisait et régularisait tout, au moment où tout semblait voué au désordre et à l'arbitraire, de même qu'elle laissait l'action administrative, judiciaire et financière dans les mains des hommes les plus honorés, accoutumés à les manier. Sous tous les rapports, elle ne pouvait donc manquer de faire honneur au général Duhesme; quant à la somme que décidément il exigeait, il n'avait plus qu'à m'autoriser à une seule confidence. Aussi n'hésita-t-il pas à approuver mon plan : « Mais, mon général, lui dis-je, lorsque nous fûmes d'accord sur le moyen, votre somme est trop forte, les exécutions militaires ne nous rapporteraient pas le quart; elle est impossible, du moment où un intermédiaire, comme le baron de NoUi, devient indispensable... » Et le général réduisit ses prétentions à la moitié.
En arrivant à Ghieti, je fis appeler ce baron, dans la
(1) Elle fut traduite, imprimée dans les deux langues. J'en ai retrouvé dans les papiers de mon père un exemplaire, qui m'a été volé plus tard.