POUR SAUVER LES 15LESSÉS
corps, guidé par l'envoj^é de la municipalité, je me rendis à l'église désignée dans ma convocation. Plus de sept cents hommes s'y trouvaient réunis. Sans proférer un mot.je traversai cette foule et montai dans la chaire, puis, en italien très intelligible, je commençai mon prêche.
Je rappelai lesgraves événements auxquels la ville avait servi de théâtre et les calamités qui en étaient résultées: je parlai des soixante et un blessés français, qui jusqu'alors n'avaient été garantis que par la présence effective ou imminente des colonnes, et j'ajoutai : « Certes, s'il pouvait dépendre de vous qu'ils fussent traités avec humanité, je suis certain que vous auriez d'eux tous les soins que leur état exige, soins que les lois de la guerre garantissent entre peuples civilisés et dont, entre chrétiens, notre sainte religion fait un des premiers devoirs; mais vos campagnes sont en révolte ouverte, plusieurs milliers de forcenés sont rassemblés, et vous ne seriez jias en état de vous opposer à leurs attentats barbares; nos blessés seraient massacrés, et, comme un tel attentat ne resterait pas impuni, votre ville serait détruite de fond en comble, et vous tous, ainsi que vos femmes et vos enfants, vous seriez passés par les armes sans exception, ainsi qu'en d'autres villes vous savez qu'on en a fait l'exemple. Eh bien, je viens vous dire non pas que je vous fais une prière, mais que je vous impose dans votre intérêt une obligation, en vous signifiant que les soixante et un blessés qui sont à Solmona, seront portés à bras jusqu'à Capoue et le seront par vous. Néanmoins, comme cette église renferme des vieillards et quelques hommes peu valides, je les autorise à se faire remplacer par des hommes jeunes, vigoureux, et reconnus tels par le chef de bataillon chargé de vous garder; car, à dater de ce moment, et la municipalité exceptée, aucun de vous ne sortira plus d'ici que par le moyen de tels rem-
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placements. » ... Je passe sur le reste de ma péroraison, pendant la durée de laquelle l'église avait été entourée par des troupes, toutes les issues gardées, et, comme j'achevais de parler et que ces hommes se regardaient comme pour savoir ce qu'ils allaient faire, une compagnie de grenadiers s'emparait en silence de la principale porte et de deux autres aux côtés latéraux de l'intérieur de l'église.
Ne manquant plus de porteurs, il fallait des civières, et, pour en avoir de rechange, on en fit soixante-dix pendant la nuit. Ce travail me força de faire sortir de Féglise vingt et quelques menuisiers et charpentiers; chacun de ces hommes fut gardé par quatre hommes, tandis que deux officiers et deux sous-offlciers surveillèrent et activèrent la confection de civières. Il ne me restait plus qu'à rassurer mes pauvres hlessés; on conçoit qu'en toute hâte je me rendis auprès d'eux, et qu'ils me reçurent comme un sauveur; quant à la corvée qui les sauvait aux dépens des habitants de Solmona, les autorités de cette ville m'en rendirent grâce.
Le lendemain, au départ de la colonne, soixante et un matelas et autant de couvertures furent placés sur soixante et une civières, les sacs servant d'oreillers, et chaque blessé eut, en plus de ses quatre porteurs, autant de remplaçants munis de bricoles ou, à défaut, de cordes entortillées de linge ! Outre ces quatre cent quatrevingt-huit porteurs, qui par moitié se relevaient d'heure en heure, j'en avais soixante-huit en réserve, ce qui porta à cinq cent cinquante le nombre de ceux qui avaient été choisis sur la population de Solmona; six escouades, sous les ordres d'un capitaine, étaient spécialement chargées d'empêcher leur évasion et de maintenir parmi eux la police et l'obéissance. A chaque couchée, je les faisais parquer dans une église, je leur faisais distribuer des
PORTEURS ET CIVIERES. - 333
vivres et de la paille, et, à mesure que j'en trouvais le moyen, je faisais remplacer les plus fatigués, ce qui n'empêcha pas que, en arrivant à Capoue, la plupart ne fussent blessés.
Un officier de santé marchait avec cette ambulance, placée entre mon second bataillon et mon troisième; un autre partait avec l'avant-garde, de sorte que, à chaque arrivée de la colonne, la maison destinée aux blessés, maison qui était toujours la plus considérable, était prête à les recevoir; ils n'avaient plus qu'à être pansés, à prendre ensuite la nourriture qui leur était permise, à recevoir ma visite, à me faire leurs réclamations et à se reposer. Enfin, béni par tous ces malheureux, j'eus la consolation de les faire arriver à l'hôpital de Capoue, sans en avoir perdu un seul.
Mon passage des Cinq-Milles fut heureux, mais se termina à temps; car, marchant le dernier, je fus assailli par un coup de vent du nord, alors que je n'avais plus trois cents pas à faire pour sortir de cette formidable gorge, et je n'eus que le temps de me jeter à bas de cheval, ainsi que les hommes qui se trouvaient devant moi, et de me laisser pour ainsi dire balayer par le vent, jusquà ce qu'enfin la pente du terrain me mit à l'abri.
Quant au reste de la route, les insurgés me la laissèrent suivre dans une paix profonde, et cependant, ma colonne étant la dernière qui dût traverser les Apennins, il avait semblé que c'était contre elle que la suprême tentative devait être faite; c'est même sur cette supposition que ma brigade avait été composée la plus forte. Sans doute, les défaites qui leur avaient été infligées par les colonnes précédentes avaient calmé la frénésie des habitants de ces contrées. Le temps ne me fut pas moins favorable que le reste, et, sans avoir à regretter
personne pendant ce hasardeux trajet, je rejoignis la division à Caserta.
Ainsi, en luttant au milieu des plus âpres montagnes, des fondrières et des neiges, contre des corps de troupes régulières trois fois plus nombreux qu'elle, contre des populations insurgées au dernier point sanguinaires, en prenant des places de guerre sans moyen de les attaquer ou même de les investir, en ne sachant que faire ni de ses trophées, ni de ses prisonniers, la gauche de l'armée de Rome avait répondu par de brillants faits d'armes et par des succès inespérés aux inspirations et au calcul du général en chef, à qui toute cette gloire était due. Mais, pendant que la division Duhesmc et la jjrigade avec laquelle opéra le général Lemoine, exécutèrent la série d'opérations dont je viens de rendre compte, la droite, obtenant des succès non moins décisifs, était arrivée la première sur le Volturne et même avait déjà passé ce (leuve sans attendre la gauche.