‹ Mémoires;Chapitre 124 sur 222 · LE PASSAGE DES CINQ-MILLES · texte numérisé non relu

LE PASSAGE DES CINQ-MILLES

nous avaient appris à les redouLer comme hommes. Dès qu'ils formaient des pelotons réguliers, ils devenaient nuls; armés en bandits, par troupes de fanatiques, ils étaient terribles, et c'est, pour ainsi dire, lorsqu'il n"y eut plus d'armée napolitaine que la guerre de Naples devint effrayante. Quoique ces Napolitains de J798, farouches et superstitieux, aient été battus partout, quoique, sans compter les pertes qu'ils firent dans les combats, plus de soixante mille des leurs aient été passés au fil de l'épée sur les décombres de leurs villes ou sur les cendres de leurs chaumières, nous ne les avons laissés vaincus sur aucun point.

La marche sur Capoue comportait un passage difficile à travers la vallée des Cinq-Milles, une des gorges les plus belles qui existent et qui commence à la sortie sud de Pettorano. à cinq milles nord de Gastel diSangro,et finit à la pente qui conduit à ce dernier bourg. Elle se dirige du nord au sud, et, par son élévation, par le nombre, la direction et la conformation des gorges par lesquelles le vent du nord y arrive et s'y engouffre, il n'est plus, dès qu'il règne avec un peu de force, de puissance qui puisse faire résister à son impétuosité. Hommes, chevaux, bétail, tout est renversé et brisé; on est parfois, surtout dans la saison où nous nous trouvions, quinze jours sans qu'un être vivant ose s'engager dans cette gorge. De petites guérites, ouvertes au sud, construites en pierre de taille, mais à de trop grandes distances l'une de l'autre, et ne pouvant servir de refuge qu'à deux ou trois personnes, jalonnent la trace qui sert de route dans ce redoutable passage. Si le général Championnet avait connu ces dangers, il n'aurait peut-être pas couru la chance d'y faire passer des troupes, parce que, si le vent du nord s'était élevé pendant qu'une colonne se trouvait engagée, elle y aurait péri tout entière.

Le général Duhesme, malgré ses blessures, avait continué son mouvement avec la brigade Rusca. Il avait quitté Solmona le 9 janvier au matin; le général Monnier y était arrivé la veille; mais ses troupes, ayant besoin d'un jour de repos, ne devaient repartir que le lendemain, c'est-à-dire le 40. Contre toute attente, le passage des Cinq-Milles n'était pas défendu; le général Duhesme et la brigade Rusca y cheminèrent paisiblement; toutefois, arrivés à Castel di Sangro, c'est-à-dire à l'issue de la gorge, ils trouvèrent devant eux des colonnes de paysans descendus des montagnes pour barrer la route d'Isernia. Le calcul qui avait rassemblé ces gens-là était très militaire; car le malencontreux vent du nord pouvait devenir leur auxiliaire; s'il s'élevait en temps opportun, il pouvait empêcher la brigade attaquée devant Isernia, et d'être secourue, et de faire au besoin retraite sur les brigades qui la suivaient. Les paysans furent délogés de leur position, très difficile cependant à aborder; ils furent repoussés également sur la gauche du village de Miranda; mais c'est à Isernia même que la plus terrible résistance était préparée. Avertis par le passage du général Lemoine que d'autres troupes françaises arrivaient, les habitants avaient terrassé les portes, crénelé les maisons, transformé les couvents et même les églises en véritables forts, à Tabri desquels vinrent se poster beaucoup d'insurgés échappés au combat de Miranda. D'abord les portes furent canonnées, mais sans succès; l'escalade des murs d'enceinte dut être ordonnée. Grâce à leur indicible bravoure, les troupes pénétrèrent dans la ville, où les attendait tout ce que la fureur et le désespoir ont jamais mis en usage contre un ennemi. Le feu des créneaux et des croisées, les pavés lancés du comble des maisons, les poutres jetées de môme et barrant les rues concurremment avec de

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véritables barricades, les tisons enflammés, l'huile et à son défaut l'eau bouillante tombaient sur nos braves; chaque pas nécessitait un assaut nouveau ou un nouvel acte d'héroïsme. On ne put en effet éteindre le feu des maisons qu'en s'en emparant, et s'en emparer qu'en enfonçant les portes à coups de hache. Cette dégoûtante victoire coûta beaucoup d'hommes au bataillon de la 64" et à la légion cisalpine; du moins furent-ils vengés autant qu'ils purent l'être: le massacre ne se borna pas à la ville; rapidement dépassés par le 11" régiment de cavalerie, les insurgés qui tentèrent de fuir furent sabrés, et tous les hommes, trouvés armés ou reconnus pour avoir pris part à la résistance furent passés au fil de l'épée. Plus de quinze cents périrent, ce qui n'empêcha que, pendant la nuit suivante, trois de nos factionnaires furent égorgés. Quant à la ville, elle aurait sans doute mérité d'être brûlée et démolie de fond en comble ; mais, comme Solmona, elle fut conservée, parce que la brigade Monnier et la mienne avaient à y coucher; elle fut pillée et plus que décimée.

Le général Duhesme séjourna le 11 janvier à Isernin. tant pour organiser l'évacuation de ses blessés que pour attendre le général Monnier; quoiqu'il n'en eût aucune nouvelle, il continua, dès le 12, son mouvement sur Yenafro, où il n'arriva pas cependant sans avoir été forcé de combattre pour passer le Volturne.

Ainsi qu'il en avait reçu l'ordre, le général Monnier était parti le 10 de Solmona: mais, lorsque ses premiers hommes arrivèrent au passage des Cinq-Milles, le vent du nord s'éleva. Les éclaireurs de son avant-garde bravèrent l'avis de quelques habitants de Pettorano ou ne reçurent pas à temps l'ordre de s'arrêter; engouffiés dans cette gorge, ils y périrent tous. Quant au général Monnier, il laissa le second bataillon de la 27^ légère à

Pettorano et rétrograda avec le reste de ses troupes à Solmona, où il fut contraint d'attendre jusqu'au 12 au matin que le vent eût changé; telle fut la cause du retard qui mit les calculs dugénéral Duhesme en défaut. Enfin le général Monnier put franchir les Cinq-Milles; il parvint sans peine au Volturne, mais fut ohligé de combattre pour passer cette rivière.

L'éloignement de ces troupes, qui avaient abandonné les Abruzzes, et le retard d'un bataillon de la 73" et des derniers détachements qui devaient me rejoindre seulement le 11, pour compléter ma brigade, avaient para aux insurgés de Pescara des circonstances favorables et leur avaient fait concevoir le projet de massacrer le peu d'hommes avec lesquels je me trouvais à Ghieti; le moment de ces Vêpres abruzziennes avait été fixé au 10, à dix heures du soir. Parcourant la ville dans l'aprèsmidi de ce jour, en vertu de ce principe qu'un chef doit tout voir par lui-même, j'avais remarqué des visages nouveaux; les figures m'avaient para plus mauvaises que de coutume. J'avais fait redoubler de surveillance, et, à prix d'argent, ayant excité le zèle d'un prêtre qui se trouvait au nombre de mes espions, je fus informé qu'il s'agissait d'une surprise et d'une attaque de vive force, renseignement qui coïncida avec cet avis que je reças du baron de NoUi, que, dans la ville et dans les environs, des choses extraordinaires s'annonçaient. Aussitôt, et à l'exception de quelques prêtres connus par leur modération, tous ceux qui se trouvaient à Chieti furent renfermés dans leurs couvents ou mis en prison, et il fut notifié que, préalablem.ent à tout, ils seraient fusillés au premier signe de révolte. J'aurais pu m'en tenir là; cependant je fis fermer les portes de la ville avant la nuit, je doublai les postes et les piquets, je fis multiplier les patrouilles; chacun eut l'ordre d'être prêt

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au premier signal, les troupes ayant leurs places d'alarme, chaque individu l'indication du lieu où il devait se rendre, et il est sans doute inutile d'ajouter que personne ne bougea (1).

Parti de Chieti le 12 janvier, j'étais arrivé le 13 à Solmona, et j'y avais à peine pourvu au placement, au service et aux besoins de mes troupes, lorsqu'un sergent de grenadiers, blessé et marchant avec des béquilles, fut introduit chez moi et me dit d'un ton calme, mais ferme : « Mon général, je viens en mon nom comme au nom de soixante de mes camarades, presque tous de la deuxième division, blessés à Popoli et laissés ici, vous prier de nous faire fusiller. — Qu'est ce que vous dites donc? m'écriai-je. — Mon général, reprit-il. nous sommes hors d'état de marcher; il n'existe dans ce pays aucune voiture ; notre général (Lemoine) n'a pu nous emmener; les généraux qui l'ont suivi (Duhesme, Rusca et Monnier) n'ont pas trouvé plus de moyens que lui. Nous devons donc croire notre évacuation impossible, et, comme après votre départ les insurgés rentreront dans la ville et nous feront mourir dans les tortures, nous vous prions au nom de l'humanité de nous faire fusiller. — Sergent, lui répondis-je, en lui saisissant le bras, retournez auprès de vos camarades; portez-leur ma parole d'honneur que je les emmènerai tous, et dites-leur que je les verrai avant la nuit. ))

J'avais cédé à une expansion bien naturelle sans

(1) Lorsque le général Duhesme voulut faire chef de bataillon son aide de camp Ordonneau, qui. l'ayant suivi, n'était plus alors à Chieti, il lui prêta ce fait, comme plus tard il prêta au colonel Broussier, qui n'en avait pas besoin et qui repoussa cette tricherie, ma première attaque de Naples. Au reste, les grades obtenus, il me restitua ce qui m'appartenait, et, dans la notice qu'il a écrite sur cette campagne, au milieu de plusieurs inexactitudes, il résume cet incident assez véridiquement.

doute, mais, resté seul, je fus assailli par la pensée d'un cruel embarras dans un pays où aucune charrette, presque aucun cheval n'était connu, où notre artillerie ne cheminait qu'à bras ou à l'aide de doul)les attelages et de travaux continuels. J'étais donc très fùché contre les généraux qui m'avaient précédé, notamment contre Lemoine, qui était responsable de ses blessés et qui aurait pu en évacuer sans peine quelques-uns; les suivants auraient imité son exemple; je n'en aurais hérité que de quinze pour ma part au lieu de soixante et un. Mon incertitude cependant fut de courte durée, et de suite j'écrivis à la municipalité que j'avais des communications de la plus haute importance à faire aux autorités et aux habitants de Solmona ; qu'il y allait du sort de tous et de la conservation ou de la destruction entière de leur ville ; que, de plus, et pour que personne ne pût prétexter cause d'ignorance, le devoir me prescrivait de faire moi-même ces communications à la totalité des habitants. D'après cela, j'ordonnai que les autorités fissent immédiatement lire dans les places et cai'icl'uurs ma lettre, que j'avais écrite en italien, et publier que, à quatre heures précises du soir, tous les hommes, depuis l'âge de vingt et un ans, les autorités y comprises, fussent réunis dans la principale église; enfin que je saurais sévir contre les récalcitrants, et que, à dater de ce moment, les portes de la ville étaient fermées. Cette lettre expédiée, j'allai faire la visite des couvents occupés par nos troupes, et je prescrivis aux chefs de corps de faire prendre les armes et de les faire mettre en faisceaux, de consigner les hommes, puis de se trouver de leur personne chez moi, à trois heures et demie.

A quatre heures sonnant, un membre de la municipalité vint me rendre compte que mes ordres étaient exécutés. Mes dernières instructions données aux chefs de

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