‹ Mémoires;Chapitre 144 sur 222 · CARTOUCHES ENNEMIES · texte numérisé non relu

CARTOUCHES ENNEMIES

Je sentais un courant de débandade qui cherchait à se manifester; à tout prix il fallait l'arrêter. D'autre part, je savais le grand parc vide, les munitions du parc de la division épuisées, et cependant plus la situation pouvait être critique, plus il fallait faire bonne contenance. J'avais mis pied à terre, et barrant la route à mes grenadiers: « Quand on est venu ensemble, leur criai-je, on ne s"en va qu'ensemble; je n"ai pas plus de caitoucbes que vous, et je reste. » Puisj'ordonnai de former en peloton les hommes qui se repliaient faute de munitions et je fis barrer les sorties du faubourg de Capoue par des pelotons de cavalerie.

Pendant que ces ordres s'exécutaient, je me trouvais pêle-mêle avec ces grenadiers, et le hasard me fit entendre l'un d'eux disant à un de ses camarades et à demi-voix : i Bah ! si je voulais des cartouches, je sais bien où j'en trouverais. » A l'instant je me retourne et, lui saisissant le bras, je l'invite à répéter ce qu'il vient de dire. 11 ne me croyait pas si près de lui, et c'est en souriant de la manière dont il était pris qu'il répliqua : « J'ai dit, mon général, que si l'on voulait bien des cartouches, je crois savoir où l'on en trouverait. » Alors il m'apprend que, au delà de la porte Gapouane, en tiraillant dans une rue quil me désigna, il a vu des civils se succéder dans une maison et en sortir chargés de petits paquets, qu'ils distribuaient aux lazaroni : « Et vous connaissez cette maison ? — Oui, mon général ! — Et vous pourriez m'y conduire? — Oui, mon général! — Eh bien! grenadiers, en avant; nous irons ensemble. »

Un bataillon de la 11" de ligne, appartenant à la première division, par suite d'un ordre mal donné ou mal exécuté, venait de m'arriver, et, en attendant qu'on le . réclamât ou qu'il plût à son chef de s'en aller, je l'avais joint à une de mes réserves placée dans la rue qui se

394 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RARON THIÉRAULT.

dirige de la place Capouane vers le Vésuve. Je décidai de m'en servir pour mon expédition. Je fis donc prendre es armes à ses quatre compagnies de gauche, les voltigeurs y compris, et après avoir laissé pour le temps de mon absence le commandement au colonel Méjean, me mettant à leur tête et tenant toujours mon grenadier par la main, je débouchai de cette porte Capouane où convergeaient les feux des cinq rues, et, sous la protection d'une cinquantaine de tirailleurs, je me précipitai à toutes jambes vers la maison en question. Par bonheur, car il y a du bonheur en tout ce qui réussit, une partie des Napolitains, fuyant devant nous, prirent cette maison pour refuge, ce qui ne laissa pas le temps d'en fermer la porte. Une de mes compagnies s'y jeta avec moi pendant que les trois autres, restées dans la rue, soutenaient la fusillade, et tout ce qui se trouvait dans cette maison fut égorgé.

Mon grenadier ne s'était pas trompé : c'était non seulement un magasin, mais un atelier de cartouches; nous en trouvâmes un approvisionnement immense, et de plus je ne sais combien de barils de poudre, véritable fortune, puisque nous étions approvisionnés par nos ennemis eux-mêmes de munitions, avec lesquelles nous allions les détruire. On conçoit en quelle hâte je fis charger de cartouches tous les hommes entrés dans la maison; à peine chargés, je les renvoyai homme par homme à la place Capouane; une seconde compagnie fut successivement et de la même manière employée au même service; les voltigeurs le furent ensuite, et ce fut avec leur dernier peloton que je me retirai, faisant filer devant moi ceux de mes blessés en état de marcher, laissant les autres dans la maison que je fis occuper et garder par la quatrième compagnie restée la dernière dans la rue. J'avais convenu d'un double signal, pour le cas où sa

Page 1