‹ Mémoires;Chapitre 156 sur 222 · SOMME PRIVILÉGIÉE · texte numérisé non relu

SOMME PRIVILÉGIÉE

frir mes actions de grâces à celui à qui je la devais; en conséquence je me rendis de suite chez le général Championnet. Il achevait de déjeuner comme j'arrivai; je pus donc l'aborder et lui dire à demi-voix que, si ma reconnaissance n'avait plus d'expression, je le priais de croire qu'elle n'aurait jamais de terme... « Vous aurez compris, me répondit-il avec sa bonté accoutumée, que les grades n'ont pas été les seules bases de ma répartition, et, quoique ce soit à vous que vous deviez ce que j"ai fait, il est inutile de parler de la somme que vous avez reçue. » J'étais comblé et, dans mon expansion, jetais loin de prévoir que la destinée ne faisait qu'escompter des prospérités que je croyais avoir amplement gagnées par les fatigues, et les tribulations des années 1793 à 1799.

J'ai su de Pamphile Lacroix, fait adjudant général peu de jours après moi, qu'il avait reçu douze mille francs, taux qui pour moi seul a été dépassé ; j'ai su du général Kellermann qu'il avait reçu vingt mille francs, et ce n'était pas assez; j'ai su du général Duhesme qu'il avait reçu cent mille francs, et c'était juste; j'ai su du général Lemoine qu'il n'avait rien eu du tout, et c'était encore plus juste, par suite du rôle qu'il avait été capable de jouer à Paris, où, envoyé en mission par la confiance du général Championnet, il se joignit a ses calomniateurs pour le supplanter.

Jamais je n'oublierai ce que j'ai éprouvé lorsque cet homme me dit en juin 1839 : « Sans Beurnonville, je remplaçais Championnet; ses intrigueries ont fait nommer Macdonald pour faire échiner l'armée de Naples; mais je vais faire écrire mon histoire ; j'ai trouvé un homme pour ça. » S'imaginer qu'il ait existé une hypothèse dans laquelle il eût pu commander une armée, passe toutes les bornes de la stupidité. En fait de jugement?

il n'aurait vu aucune différence entre Moreau et Charbonnier, entre Macquart et Masséna, entre Napoléon et lui peut-être. En fait de capacité?... Il n'a pu me rendre raison d'aucun de ses mouvements, d'aucune de ses opérations... De sollicitude pour ses troupes ?... Il abandonna à Solmona et dévoua à une mort effroyable des blessés qu'il avait le devoir et le temps d'évacuer sur Chieti... De loyauté?... Il conspira contre le général Championnet pour prix de sa confiance... Dintégrité?... En 1800, le général en chef Masséna fît, pour des raisons contraires à cette vertu, quitter l'armée d'Italie au général A'ictor et à lui... De conscience?... Pour faire sa cour à Le Marois, il s'acharna, en 1813, à perdre le comte de Bentinck que je sauvai... Je n'ai jamais entendu révoquer en doute sa bravoure; mais, relativement aux succès qu'il eut à Aquila et à Popoli, les seuls qu'il ait eus pendant la campagne à Naples, ils furent généralement attribués au général Point... Mais je reviens à mon sujet.

Si le général Championnet crut devoir ajouter une répartition d'argent aux récompenses qu'il avait déjà données à son armée, il ne faut pas croire pour cela qu'il permît les exactions; il était au contraire très sévère sur ce point, et je puis citer un trait qui caractérise sa manière d'agir. Au nombre des désordres inséparables de la conquête d'une ville, comme Naples surtout, se trouva le vol de beaucoup de chevaux et de voitures, appartenant aux maîtres des hôtels dans lesquels tant de gens avaient été logés ou s'étaient logés eux-mêmes. Informé de ce fait et sachant que, pour échapper aux recherches, les coupables s'étaient hâtés de changer leur logement, le général en chef prit, le 31 janvier, un arrêté par lequel tous les chevaux et voitures enlevés chez les particuliers de cette ville seraient payés par le gêné-

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