‹ Mémoires;Chapitre 162 sur 222 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Du moment où Gaëte nous avait ouvert ses portes, le général en chef avait fait organiser une flottille armée; mais, à peine maître de Naples, d'autres soins l'occupèrent, et, pour se trouver en état d'attaquer la Sicile, aussitôt que l'arrivée de la flotte de l'amiral IMéville achèverait de rendre cette opération possible, il activa de tout son pouvoir les ateliers et chantiers de la marine, et ne négligea rien pour avoir sous voile une frégate dont la carcasse avait échappé aux flammes (4), deux chébecs, six cutters, deux divisions de chaloupes canonnières et bombardes, et les transports nécessaires à 18,000 hommes. Mais encore, pour utiliser les immenses approvisionnements de la marine et tout en demandant

(1) Réfugiée en Sicile, la reine de Naples, cette digne sœur de Marie- Antoinette, n'avait cessé d'agir pour pousser l'anarchie à son comble et pour en accroître les crimes afin de faire regretter la royauté et d'en faire désirer le retour. Elle avait donc chargé son amant et ministre Acton de faire assassiner, sous le couvert de la Révolution, tous les personnages marquants restés à Naples, et particulièrement les gens de la classe moyenne, jusqu'aux notaires inclusivement: l'ordre comportait aussi de donner la plus grande extension au pillage et de faire brûler les demeures de ceux qui étaient marqués pour périr; à cet ordre elle ajouta, pour le comte de Thurn. celui de brûler tous les vaisseaux. Ce dernier ordre fut ponctuellement exécuté, de même que sans notre arrivée le premier l'eût été. De fait, des trente-six bâtiments de guerre dont se composait la flotte napolitaine , il échappa seulement la carcasse que le général Championnet utilisa.

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au Directoire des officiers et des ingénieurs maritimes, il fit tout préparer pour employer jusqu'aux débris de l'ancienne flotte à la construction de plusieurs vaisseaux et frégates : dispositions auxquelles les habitants de Naples applaudirent avec enthousiasme (1).

Forcé d'ajourner non seulement l'expédition de la Sicile, mais encore l'occupation de la Fouille et des Calabres, et néanmoins frappé de l'importance de cette dernière province, relativement à l'attaque de la Sicile, à la tranquillité de Naples, à la pacification de cet État, informé d'ailleurs que les Calabres surtout avaient un grand nombre de patriotes disposés à nous seconder, il y fit répandre une proclamation par laquelle il prêchait la soumission à la République au nom de la liberté (2). Il ne s'en tint pas là, parvint à transformer plus de vingt moines en missionnaires de la liberté; il les envoya prêcher la République et préparer les Calabrais, si ce n'est à se révolutionner d'eux-mêmes (ce que firent cependant quelques villes), du moins à se rallier à nos troupes, dès qu'elles pourraient occuper cette importante province.

Le cardinal Rufl'o, qui avait suivi la cour en Sicile, venait d'être chargé par la Reine, à l'instigation d'Acton, de recouvrer le royaume en soulevant les Calabres. Il venait de répandre un placard portant que nous étions les ennemis de Dieu et de la religion, que nous tuer était faire une œuvre méritoire et digne des récompenses célestes. Le général en chef obtint que le cardinal archevêque de Naples démentît de telles hor-

(1) Cette reconstitution de la flotte, dont Paul Thiébault rapporte si précisément l'honneur à Ghampionnet. offre cependant au maréchal Macdonald l'occasion de s'en donner tout le mérite. (Ed.)

(2) Faisant allusion à la fuite de Ferdinand IV. il disait : « En perdant un tyran, vous acquérez un peuple de frères. »

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reurs dans une sorte de pastorale, dont il inonda Naples et tous les lieux où nous pûmes la faire parvenir(l).

Plus de cent drapeaux, étendards et pavillons avaient été pris sur les Napolitains ou rendus par eux et se trouvaient épars à Aucune, à Rome, à Gaëte, à Pescara, etc. Mais trente et quelques, pris par la droite de l'armée dans son mouvement de Rome sur Naples ou dans cette ville, étaient réunis chez le général en chef, et il résolut de les envoyer au Directoire. Le général polonais Kniazewitz, brave comme sa légion et qui avait été l'ami, le compagnon d'armes de Kosciuzko, fut chargé de cette mission.

Cette mission du général Kniazewitz avait au reste un autre but. Le général en chef ne trouvait pas dans les dépêches du Directoire le ton auquel il devait s'attendre après des succès inespérés, et il voulait savoir à quoi s'en tenir, relativement aux dispositions du gouvernement à son égard et aux motifs auxquels celui-ci cédait. Dans cette intention déjà il avait donné une mission analogue au général Lemoine; mais quelle que fût sa prédilection pour ce dernier, il n"avait pas tardé à comprendre son insuffisance profonde; peut-être même avait-il déjà des raisons de douter de la loyauté d'un tel homme qui, cherchant à exploiter pour son compte personnel la haine vénale de Barras et de Merlin, la haine inexplicable de La Revellière, intriguait à Paris, pour supplanter son général en chef et son ami, dont il était l'ambassadeur, poussant la turpitude au point de se figurer que, pour un pareil commandement, on pût jamais songer à lui.

Mais le général Championnet allait voir sa position se

(1) Toutes ces dispositions du général en chef furent contrariées par ce fait que le gouvernement envoya en Calabre des commissaires qui y furent exécrés.

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