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ENTRE DEUX PLANS

conséquence du premier plan, ne laissait de chance à aucun insuccès, à aucun retard, et garantissait les avantages décisifs qui nous étaient indispensables.

C'est ce plan que soutint le général Duhesme, insistant sur ce fait que, dans les guerres de peuples, il ne faut agir qu'à coup sûr, attendu que le moindre succès qu'ils remportent double la force des insurgés. Quant au général Olivier, tout en reconnaissant l'exactitude de ee principe, il n'en affirmait pas moins que, avec les troupes dont on pouvait disposer en sa faveur, il était sûr de battre le cardinal Ruffo et de réduire les Calabres. Homme de forte énergie, mais de peu de portée, à peine général de division, il ambitionnait à tout prix un commandement indépendant, et c'est ce qui le ramenait à l'adoption du second plan. Quant au général en chef, dont le parti parut avoir été pris d'avance et qui ne fit servir cette conférence qu'à donner le change à cet égard et à mieux faire évaluer par ses lieutenants l'ensemble de ses projets, il ordonna que les deux divisions opéreraient séparément jusqu'à leur jonction à Francavilla, et il fit valoir ses raisons. Tout en laissant croire qu'il allait envahir les Calabres et préparer à Reggio les moyens d'attaquer la Sicile, il voulait garder à sa portée et le général Olivier et ses troupes, jusqu'à ce que le général Duhesme eût soumis toutes les Fouilles, jusqu'à que la totalité des renforts annoncés fussent arrivés, que Naples eût organisé un noyau d'armée et que notre position fût plus assurée dans la haute Italie.

J'ignore, au reste, si jamais décision fut hérissée de plus de difficultés. Le général Championnet avait cédé à ce que la situation lui commandait de plus impérieusement; mais aucun de ces embarras n'aurait existé, si les commissaires et l'ambassadeur que la France avait à Rome n'avaient porté l'audace et la turpitude au point

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de disposer des troupes que le général en chef attendait. Quoi qu'il en soit, les divisions Olivier et Uuhesme furent composées séance tenante, et leur départ fixé au 19 février: elles reçurent leur ordre de marche et les instructions les plus précises.

Pendant ce temps le général en chef allait diriger et fortifier le gouvernement de Naples. faire de nouveau rentrer les contributions, hAter la levée et l'organisation des troupes napolitaines et des gardes nationales, activer les travaux de la marine, consolider le présent, préparer l'avenir; mais encore, ne négligeant pas môme ce qui, relativement à sa gloire, n'était pour ainsi dire que de luxe, il allait faire reprendre les fouilles d'IIerculunum, de Pompei, de Stabia, de Nola et de Sant'Agata, et expédier pour le Directoire un premier convoi d'objets d'art, notamment la Vénus ('allipyge, que l'Hercule Farnèse ne devait pas tarder à suivre.

Quant à moi, j'allais partir avec la division Duhesme dont j'étais le chef d'état-major; l'ordre avait été donné dès le 16 février, c'est-à-dire que trois jours seulement m'étaient accordés pour préparer le mouvement, et j'étais accablé de travail. Cependant, le soir de ce jour, chez Mme Parabita, assis près de Mme Ricciulli, je lui demandai si avant mon départ elle ne me permettrait pas d'aller la voir dans sa demeure ; sa réponse fut affirmative. Le lendemain à midi, j'étais chez elle et près d'elle. Après m'avoir fait admirer la vue qui, de ses fenêtres, découvrait le golfe de Naples et ses bords majestueux d'un côté jusqu'à Sorrento, de l'autre jusqu'à Pozzuoli, elle me dit : « Général, sans vous connaître depuis longtemps, j'ai jugé votre délicatesse, et je compte que je n'aurai pas à me repentir de la marque de confiance que je vais vous donner; c'est mon histoire que vous allez entendre : Mon père est riche surtout par son ma-

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riage : mais il a six enfants, et ma mère a profité du crédit de sa fortune et de la bonté de mon père pour prendre une autorité qui m'a toujours été d'autant plus fatale que la prédilection de mon père pour moi a toujours été plus marquée. Aussi ma sœur et mes frères ont-ils été favorisés par ma mère. Confinée dès ma tendre enfance dans un couvent, je ne pouvais me dissimuler que ma rentrée dans ma famille serait pour moi une époque de souffrances; c'est dans cette situation que M. RicciuUi me trouva lorsqu'il vint à Milan; il me demanda , mon père me le proposa, me pressa et reçut de moi un consentement que j'eus peine â donner. C'était pour la forme qu'on me consultait: je n'avais pas quatorze ans, et, malgré quelques répugnances, je ne voyais que de belles portes pour passer du cloître à l'autel, de la retraite au monde. C'est ainsi que je fus mariée. Huit jours après, je partis pourNaples; là, dans un tourbillon si nouveau pour moi, au milieu d'une cour brillante, vous concevez que, vu mon âge, dans un pays où je n'avais ni appui ni amis, mon mari prit sans peine un ascendant qui n'eut pas de bornes; il affecta une méfiance que je ne méritais pas, se livra à ses sombres humeurs et finit par me mettre dans une dépendance telle que je n'osais ni sortir ni recevoir personne sans ses ordres; c'est à ce moment que je devins l'objet des empressements d'un prince, à l'amour duquel il était impossible que je ne fusse pas sensible. Cette époque fut la plus orageuse de ma vie. Figurez-vous un homme aussi violent que M.Ricciulli, un Calabrais enfin, dans le délire d'une jalousie qui tenait de la folie. Tous les genres de mort m'ont été présentés. Je jouis d'un peu de liberté depuis les derniers événements de ce pays et depuis le départ de la cour; si, comme je n'en doute pas, vous prenez intérêt à moi, songez à quel prix j'ai acheté

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l'espèce de tranquillité qui me tient lieu de bonheur, et contentez-vous du titre d'amie que j'ai à vous offrir. » En disant ces derniers mots, elle me tendit la main^ que je couvris de baisers.

Au reste, si passionnés qu'ils fussent, ces baisers furent les seules prérogatives que je me permis ce jour-là. Par ses confidences, Mme Ricciulli semblait vouloir reculer encore l'heure fatale des effusions et du suprême élan, et je me serais reproché d'avoir abusé de sa confiance, dans un moment où sa prière me révélait suffisamment sa faiblesse. La veille de mon départ, ayant dîné chez le général en chef, je no pus me rendre que tard chez elle; elle avait nombreuse compagnie; on connaissait notre ordre de mise en route; tout le monde s'empressa de me parler de regrets. Les regrets étaient en moi, car je quittais, savais-je pour combien de temps? celle qui seule pouvait alors disposer de mon bonheur et qui, comme je l'ai dit (1), fut l'une des deux plus grandes passions de ma vie.

Notre expédition, qui devait former une suite importante à nos trophées, ne dura que quinze jours au lieu de plusieurs mois. On verra par quelles déplorables circonstances elle fut interrompue. Cependant, malgré son peu de durée, elle fut assez remplie d'incidents pour mériter d'être rapportée.

Les divisions Duhesme et Olivier s'étaient ébranlées au jour fixé, le 19 février, et déjà, à l'armée de Naples, on regardait la conquête de toute la terre ferme comme faite, la Sicile comme menacée, attaquée, envahie. Ce que nous entreprenions paraissait alors à ce point certain que peu de gens auraient été étonnés, si nous avions fait cette conquête en doublant les étapes. Or le général

(1) Tome I. page 140.

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