‹ Mémoires;Chapitre 176 sur 222 · POLAQUE ENNEMIE · texte numérisé non relu

POLAQUE ENNEMIE

pendant les heures du jour qui restaient, je fis faire et répéter la manœuvre de leur pièce. De l'eau-de-vie, du pain, de la viande salée, du vin coupé avec de l'eau et en petites barriques, furent portés abord de ces barques, ainsi que des rames, des grappins pour accrocher les haubans du bâtiment, des cordages pour fixer les barques à ses flancs au moment de l'abordage, des torches, des lanternes, des échelles, etc. Indépendamment des canonniers, des rameurs et des matelots nécessaires, je fis monter ces deux barques par quarante-huit grenadiers, dont dix-huit déguisés en pêcheurs, ayant chacun à leur ceinture un pistolet chargé et une hache d'abordage; ces derniers étaient destinés pendant le trajet à surveiller sur le pont les matelots, et, au besoin, à les aider à ramer; les trente autres grenadiers, ayant leur uniforme et leurs armes, furent cachés sous les ponts à raison de quinze par barque. Enfin, et emmenant avec moi un officier napolitain, qui nous était dévoué, je pris le commandement de la première de ces deux barques, et je fis commander la seconde par le capitaine Couchaud. Cependant, comme à la guerre on ne doit avoir recours à la force que dans le cas où le calcul et la ruse ne peuvent y suppléer, je demandai à l'évêque et, quoiqu'il ne s'en souciât guère, j'eus de ilui une lettre pour le commandant du navire, lettre destinée en apparence à prévenir toute résistance et à rassurer le destinataire sur ce qui personnellement pouvait le concerner, mais au fond à nous sauver l'embarras du premier « Qui vive? » et de la première réponse à faire à celui que l'on pourrait envoyer pour nous reconnaître. J'avais dicté cette lettre et je la fis cacheter.

Vers dix heures du soir, par une mer superbe, mes deux barques partirent à la rame, les pièces et toutes les armes chargées. A une heure du matin, nous mar-

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chions sans une lumière visible, dans le plus grand silence, les deux barques se suivant d'assez près et se touchant presque pour n'en faire apercevoir qu'une seule; nous arrivâmes ainsi près du biltiment avant d'avoir été aperçus ou entendus par un des hommes du quart; mais alors le « Qui vive? » retentit. L'officier )iapolitain qui se tenait à côté de moi, et qui, comme Gouchaud et comme moi, était enveloppé dans une capote de pécheur, répondit : « Chargé d'une lettre de Mgr l'évéque pour le commandant du bâtiment. — Attendez qu'on aille vous reconnaître », reprit l'homme de quart; mais, malgré le « oui » par lequel on répliqua, et d'après les ordres donnés d'avance et répétés à voix basse, on continua à ramer et môme on força de rames, en se dirigeant par l'arrière du bâtiment, ce qui nous mettait à l'abri du feu de ses batteries, car, à l'ancre et toutes voiles carguées, il n'avait plus le temps de virer de bord. Quelques hommes étaient à peine réveillés, tant la sécurité était grande à bord de cette polaque, et déjà nous étions sur elle. Pendant qu'on nous criait : « Attendez donc ! » mes deux barques prenaient le bâtiment de tribord et de bâbord; et lorsqu'enfin, les hommes qui nous avaient reconnus crièrent: <> Aux armes! » nous avions accroché les haubans, allumé nos torches, et, poussant de grands cris, nous exécutions l'abordage. Parvenus en un instant sur le pont avec mes grenadiers et mes hommes de pièces, c'est-à-dire avec soixante hommes, officiers non compris, et sans avoir donné un coup de sabre ou de hache, reçu ou tiré un coup de fusil ou de pistolet, nous n'y trouvâmes plus un homme de l'équipage. Tout était dit, à moins de mettre le feu à la sainte-barbe, ce dont personne n'eut le désir ou la pensée.

Il fallut donc se soumettre. Du reste, l'ordre le plus sévère régna. L'épouvantable frayeur du commandant,

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