JONCTION AVEC LES ABRUZZES
dans une région où aucun Français n'avait paru. Il est à croire que, sans secours étranger, Dath serait heureusement arrivé jusqu'à Pescara ; mais le bonheur voulut qu'il rencontrât à Vastoune colonne que Coutard y avait envoyée; dès lors toutes les incertitudes cessèrent.
Ouant à Coutard que le général Duhesme, sur ma recommandation, avait placé à la tête des Abruzzes, il s'y était comporté comme un vrai capitaine, et sa conduite aurait fait honneur à un officier supérieur. Le même Pronio, qui avait attaqué et blessé le général Duhesme à Solmona, était revenu, sitôt notre départ, bloquer Ghieti et tenter avec des forces considérables un coup de main sur Pescara; Coutard avait purgé de ces hordes les rives de la Pescara, puis il avait châtié Ortona a Mare en révolte, détruit deux repaires, Lumano et Guardiagrele, quartier général des chefs de l'insurrection dans les Abruzzes.Cettedernièreplace,bàtiesurunrocimprenable pour d'autres troupes que les nôtres, avait été brûlée; dès lors la République étant reconnue dans les Abruzzes, la cocarde tricolore avait remplacé la cocarde blanche, rouge et verte, que j'avais donnée, et cette pacification ayant facilité l'arrivée des renforts, lorsque Dath atteignit Pescara, six mille hommes s'y trouvaient réunis, la plupart attendant Tordre de rejoindre l'armée à Naples par laPouille.dès que cetteprovinceserait ouverte. Dath allait les ramener, et, pendant qu'il s'acquittait ainsi de sa mission, de notre côté les opérations continuaient.
Le 26 février, le général Duhesme avait reçu Tordre de ravitailler Corfou: à cet effet il devait faire partir du port de Manfredonia vingt-cinq barques pontées et chargées de vivres. Cette mission m'étant dévolue, j'envoyai de suite au chef de brigade Goris Tordre que, tout en continuant son opération dans les monts Gargano, il envoyât à Manfredonia les grains qu'il pourrait réunir
en six heures ; qu'il s'arrangeât de manière que sa compagnie de grenadiers et une du centre y fussent rendues le lendemain 27, à midi, et que le commandant de ces compagnies prévînt l'évêque que j'allais arriver sous peu d'instants et que je logerais à l'évôché. J'étais parti le même jour, et, dans la confiance que mes ordres seraient exécutés, je partis en calèche, escorté par dix hommes de cavalerie seulement et ayant avec moi un de mes adjoints, Piquet, le capitaine du génie Gouchaud et le commissaire des guerres Odier.
Comme deux heures sonnaient, j'arrive à la porte de Manfredonia; aucun poste, aucun planton, commandé pour me conduire à l'évôché, ne s'y trouve. J'entre dans la ville; chacun des habitants que je rencontre s'arrête et me fixe avec surprise; je demande le palais épiscopal; on m'y conduit, mais cent personnes me suivent, et l'évêque n'est pas moins étonné de mon a})parilion que ses ouailles; dans le fait, personne ne m'y avait ni pi-écédé ni annoncé. Ma position devenait entièrement fausse; mais plus elle l'était, moins il fallait paraître s'en apercevoir; en conséquence, m'emparant de suite du pouvoir, je fis appeler le chef de l'autorité civile et, ni'occupant du logement de ceux qui auraient dû faire le mien, j'ordonnai à ce magistrat de préparer immédiatement tout ce qu'il fallait pour le casernement et la subsistance de trois cents hommes; après quoi je lui demandai un exprès pour porter une lettre au colonel Goris, et je lui dis de se trouver le lendemain matin chez moi, afin qu'il me donnât les renseignements que j'aurais à recevoir de lui et me fît les demandes qui pourraient intéresser sa ville. Toujours est-il que la journée se passa sans qu'il me parvînt aucune nouvelle, que la nuit ne changea rien à cette situation, et qu'elle se prolongea jusqu'au lendemain soir à cinq heures; ce
li AVITAII.LEMEM" DE CORFOU. 469
qui, à neuf lieues de Foggia, me laissa pendant vingtsept heures dans un complet isolement.
Pour profiter de ces vingt-sept heures et tout en donnant de plus en plus le change sur le motif qui m'amenait, j'allai comme curieux parcourir la ville, visiter le port, la douane et les magasins, voir les églises et les couvents, mais au fond prendre, sur les ressources existantes, les notes les plus exactes possible, et arrêter mes dispositions afm que, les troupes une fois arrivées, il n'y eût qu'à charger les barques et à composer les équipages, ce qui ne pouvait plus être que l'affaire d'un jour; en fait, tout se trouva terminé le 28 février dans l'après-dîner. Mes deux compagnies étaient arrivées; restait à faire partir ces barques et à s'assurer que les patrons conduiraient leurs chargements à Corfou; pour cela, je fis stipuler pour eux de forts payements qu'ils ne devaient toucher que sur les reçus du commissaire des guerres de Corfou, visés par le général commandant cette île, et je les prévenais que, s'ils n'arrivaient pas tous, ceux qui arriveraient se partageraient les salaires de ceux qui ne seraient pas arrivés; de plus, que leurs familles seraient responsables de leur conduite, de la valeur des chargements, et gardées à vue jusqu'à leur retour.
Tout se trouvant ainsi disposé, et ma flottille devant mettre à la voile le lendemain, 4" mars, à la pointe du jour; ayant donné au commandant des troupes, qui restait chargé du commandement de ce canton, et mes ordres et mes instructions, rien ne réclamait plus ma présence à Manfredonia; au sortir de table avec Tévêque, j'allais donc remonter en voiture et repartir pour Foggia, lorsque, continuant avec ce prélat je ne sais plus quelle conversation , nous passâmes sur le balcon d'où Ton dominait tout le golfe.
En jetant comme un dernier coup d'œil sur cette vaste
étendue, j'aperçus vers les monts Gargano et à un mille environ de Punta Rossa un bâtiment à l'ancre, sur le compte duquel j'interrogeai l'évêque. J'appris ainsi que c'était une forte polaque, ou petite corvette napolitaine, percée à vingt-deux canons, en ayant quatorze en batterie, montée par quatre-vingts hommes d'équipage, et sortie du port la veille de notre arrivée. Ce qui prouvait que le commandant de ce bâtiment avait fui à rapproche du colonel Goris.
« Et que contient ce bâtiment? ajoutai-je comme machinalement. — Quelques caisses appartenant au roi. — Et sait-on ce que renferment ces caisses ? — Je l'ignore, mais ce sont des objets presque sans valeur. — Et par qui est commandé le bâtiment ? — Par un certain Pascale Tortora, attaché au roi et embarqué avec toute sa famille. — Connaît-on sa destination? — Trieste. — Et qu'est-ce qui détermine sa halte ? — Le vent, absolument contraire en ce moment, mais qui demain ou aprèsdemain doit changer avec la lune. — Monseigneur, dis-je alors à l'évoque, voilà un incident qui retarde mon départ. » Et, pendant qu'il regrettait les renseignements qu'il m'avait donnés avec un peu de jactance, pour ne pas dire de goguenardise, je fis rentrer mon escorte et dételer ma voiture, fermer les portes de la ville et le port, placer enfin quelques hommes au haut des clochers, afin qu'aucun signal ne pût être fait.
Certain que nul avis ne serait donné, je me rendis au port. Je fis choix de deux belles barques pontées; je fis transporter et amarrer sur chacune d'elles une pièce de canon, prise dans une des batteries du port, et je fis approvisionner chacune d'elles de vingt-cinq coups et munir d'écouvillons, de lames à feu, etc. J'attachai à leur service et pour chacune six canonniers de marine napolitains et six soldats français choisis, auxquels.