‹ Mémoires;Chapitre 187 sur 222 · LA FIN D'UNE CONQUÊTE · texte numérisé non relu

LA FIN D'UNE CONQUÊTE

honte de leur victoire, car il avait fallu traiter d'égal à égal avec les insurgés. Depuis le 1" avril, une Hotte anglaise croisait devant Naples, et en même temps que la nouvelle de nos défaites sur l'Adige, sur la Pescara et l'Adda, nous parvenait la nouvelle de l'arrivée des Russes, de la perte de Corfou. A ce moment il eût fallu, suivant le plan du général Championnet, avoir un cercle d'action assez étendu pour pouvoir être constamment ravitaillés par la Fouille, grenier de Naples, être protégés contre la Sicile parles Galabres; celles-ci eussent alors été débarrassées du cardinal Ruffo qui, laissé libre de recruter son armée, a fini par décider de tout. Il eût fallu avoir fortifié non seulement Naples, mais les principales places, et maintenir notre occupation à l'abri de ces places, avec l'aide des trois cent mille patriotes que notre départ allait livrer aux représailles et dont cent trente mille furent barbarement massacrés. Avec Championnet, d'ailleurs, la marche des forces principales de l'armée de Naples^ pour se joindre à l'armée d'Italie, n'eût pas été désastreuse comme elle le fut avec Macdonald; la bataille de la Trebbia eût été gagnée dix fois pour une, et il n'eût pas été nécessaire d'attendre un an pour ramener la victoire dans la haute Italie.

Et, tandis que rien ne se préparait pour la sûreté des garnisons, tandis que notre cercle d'action se rétrécissait au point de rendre nos approvisionnements chaque jour plus difficiles, ce que nous apprenions des provinces abandonnées par nous était horrible. Les malheureux qui s'étaient déclarés pour nous et qui généralement appartenaient aux classes aisées, abandonnés sans défense ni secours, étaient livrés aux poignards de frénétiques, à la rage, à la vengeance et par-dessus tout à la rapacité d'hommes auxquels la certitude de l'impunité ne laissait pas de frein.

■49(5 MEMOIRES DU GENERAL RARON THIÉRAULT.

Quelque sérieuse que pouvait être notre situation, la disette l'aggrava encore dans la République romaine, et les rapports de Planta, ministre do la guerre de cette République, contenaient un effroyable tableau de la misère, de la famine et du désespoir des habitants, des privations des troupes, de Timpuissance du gouvernement à remédier il rien, et des progrès d'une insurrection qui devenait aussi générale qu'elTrénée. A Naples, l'argent manquait comme à Rome. Et, sans parler des autres embarras, les contributions ayant brusquement cessé de rentrer, la solde s'arriérait, et cela devenait pourles troupes mal administrées une cause d'cfïi'ayantc démoralisation. Des soldats vendaient à des Napolitains leurs munitions et leurs armes, désertaient ensuite pour regagner la France et ne tardaient pas à être assassinés.

Et cependant le temps bien employé aurait permis de sauvegarder tous ces intérêts. Lorsque l'inutile expédition faite par le général Olivier sur Brindisi fut arrêtée par le rappel à Naples et à Maddaloni de notre division, ce mouvement de retraite avait été terminé le 26 avril. Les opérations sur Castellamare et Salerne étaient de celles dont on pouvait ne pas s'occuper si l'on partait, mais dont il fallait s'occuper si l'on ne partait pas. On fut entraîné de môme à donner de l'attention à un rassemblement qui s'était formé à Avellino et qui avait pris position au défdé des Fourches Caudines. Le chef d'escadron Clément de La Roncière avait été chargé de le dissiper; mais, envoyé avec des forces insuffisantes et devant une position imprenable, il dut attendre le secours du général Olivier. Finalement, si les insurgés furent rejetés hors de leur position, on ne put les atteindre ni leur faire aucun mal; si Avellino fut pris, on ne s'en empara que pour l'évacuer immédiatement,

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et l'expédition n'aboutit, comme elle ne pouvait aboutir,' qu'à des fatigues pour des fatigues, à du sang pour du sang. Elle était absurde comme toutes les peines à courir sans profit possible; car, étant admis que chaque insurgé tué en faisait naître vingt, que derrière nos pas nous étions sûrs désormais de laisser la révolte, que n'étant plus en mesure de l'empêcher, nous devions nous y résigner, et que toute répression partielle ne devant aboutir qu'à provoquer l'explosion d'un soulèvement général, il eût mieux valu faire au plus tôt notre jonction avec l'armée de la haute Italie, ressaisir la victoire sans lui donner le temps de nous échapper tout à fait, et sauver notre conquête entière.

Donc, lorsque notre troisième division, rappelée de son absurde expédition de Brindisi, rejoignit à Maddaloni, c'était le 26 avril. L'armée tout entière était réunie, et personne de nous, parmi les officiers généraux, ne doutait qu'elle ne s'ébranlât de suite, c'est-à-dire le 27 ou le 28; mais ce fut seulement plus de dix jours après qu'elle se mit en marche. La cause de ce retard, qui fut si funeste à l'armée de Naples, fut soupçonnée alors et confirmée depuis. 11 fallait sauver l'argent du pillage; les chargements n'étaient pas prêts. M. Estancelin, aujourd'hui député (6 mars 4832), et dont j'ai déjà parlé, m'a souvent dit, ce que je savais d'autre part, que la veille du départ de Naples, il avait vu, à Caserta, charger il ne savait combien de petites caisses d'or (1). C'étaient les soixante-quinze mille louis de Macdonald, les douze ou quinze cent mille francs que le commissaire civil évacua pour son compte, sans parler des sommes qui avaient été aftectées à la fraction usuraire du Directoire, notamment à Barras et à Merlin, qui

(1) Pamphile Lacroi.'ï les accompagna jusqu'à Gênes. H. 32

laissa une fortune de plus de trois millions; et tout cela sans parler des six cent mille francs avec lesquels Méchin rentra en France, ni d'une somme au moins équivalente légalement empochée par le caissier Chambort. Tous ces faits hautement répétés alors, dont j'avais gardé le souvenir, que j'avais en partie notés et sur lesquels M. Estancelin m'a si catégoriquement confirmé ce que j'en savais, tous ces faits montrent à quels intérêts le sort de l'armée risquait d'être sacrifié; car, à mesure que la situation se dessinait plus fausse, elle devenait aussi plus dangereuse.

Nous n'avions conservé à Naples que le fort Saint- Elme, qui reçut pour garnison deux bataillons de la "21" légère, forts de sept cents hommes, et fut commandé par le colonel Méjean; (piant aux trois autres forts, ils avaient été remis au gouvernement, qui les lit occuper par des gardes nationaux et par des troupes napolitaines de nouvelles levées. Nos quatre mille cinq cents malades et blessés furent évacués sur Gaëte, dont la garnison fut portée à un millier d'hommes, et sur Capoue, où deux mille hommes furent placés sous les ordres du général (jirardon, qui de plus fut revêtu du commandement supérieur de Gaëte et du fort Saint- Elme. Malgré tous les prétextes dont on s'efforçait de les justifier (1), de tels mouvements parlaient d'eux-

(1) Lorsque la concentration des troupes avait été décidée hors de Naples pour préparer l'évacuation, le général en chef, qui ne manquait pas de moyens, avait lait un ordre du jour auquel il avait donné la publicité d'une proclamation; c'était un discours rédigé pour les habitants plus que pour les troupes, et qui donnait pour motif du rassemblement et du campement de l'armée le désir de soulager le pays fatigué de logements militaires, le besoin de resserrer les liens de la discipline, de créer un camp d'exercice, et la nécessité de prévenir les ravages des maladies à l'approche des chaleurs. La mesure était bonne, les raisons alléguées le furent également, et le but avait été atteint.

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