‹ Mémoires;Chapitre 188 sur 222 · LA RETRAITE SE PREPARE · texte numérisé non relu

LA RETRAITE SE PREPARE

mêmes, et, quand les Napolitains n'auraient eu pour présumer de notre départ que nos réticences, l'importance que nous donnions aux affaires immédiates, l'ajournement et l'insouciance que nous manifestions pour tout ce qui tenait à Favenir, ils n'auraient pu conserver aucun doute; aussi l'anxiété était-elle à son comble parmi tous ceux qui se trouvaient compromis pour nous ou par nous. D'ailleurs, les massacres qui, depuis que nous l'avions quittée, se multipliaient dans la Fouille, et dont chaque jour la voix publique retentissait, étaient un effroyable présage des désastres auxquels notre évacuation allait livrer tous les lieux que nous occupions encore, désastres sur lesquels l'Enfer, y compris Ferdinand, Caroline, son Acton et leurs sinistres agents, lady Hamilton et son amant, devaient bientôt renchérir de manière à épouvanter l'avenir (1). Au milieu de ces mouvements, entre ces préparatifs et ces craintes, on conçoit que le travail de l'état-major était très actif, et, quant à moi, mes occupations, depuis mon retour de la Fouille , n'avaient cessé d'être des plus absorbantes. Le général Duhesme, bien qu'éloigné de ses troupes, restées, on se le rappelle, à Benevento et Avellino, ne s'était pas moins occupé de réparer le faux et impolitique mouvement rétrograde qui lui avait été imposé; de Naples il avait voulu diriger sa division, comme s'il eût été présent dans les cantonnements ou sur les centres d'opérations, et cela avait donné lieu à l'échange de correspondance la plus fréquente; nous étions alors logés ensemble, à Casa Caramanica, et il avait abusé de ce rapprochement pour m'employer à ses ordres et dépêches aussi bien de nuit que de jour.

(1) La rentrée en possession de son royaume par Ferdinand coûta la vie à près de 150,000 victimes.

On imagine qu"il ni"était resté peu de temps à donner aux relations et surtout à la femme pour qui j'aurais voulu tout sacrifier, sauf ce qui n'appartient jamais au soldat, rhonneur et le devoir. Dès que j'en avais eu la possibilité, j'étais accouru pour la revoir, précédant de deux jours mon général à Naples, et, dans l'exaltation d'une passion dont je n'étais plus le maître, je l'avais retrouvée plus belle et plus désirable, llicn n'est favorable à l'amour comme une absence; il s'accroît de tous les désirs qui n'ont pu s'écbanger, et, quand je revis Mme Uicciulli, je compris que les jalousies de son mari allaient avoir le plus sérieux prétexte à s'exercer. De fait, j'eus bientôt acquis des droits à ne plus appeler cette délicieuse amie que par son petit nom Pauline.

Le 30 mars, je la trouvai à la villa lleale, où j'eus le plaisir de me promener avec elle: le soir, elle recevait, et, tout le monde étant réuni, on lit le projet d'aller déjeuner au lac d'Agnano, projet qui fut exécuté dès le lendemain. Le temps nous favorisa. Après le repas, que nous prîmes sur une pelouse cbarmanle, assis sur des tapis que l'on jeta par terre, Pauline sélait levée la première et, «éloignant de la société, avait suivi seule assez lentement les bords du lac, presque rond et que la fraîche verdure des coteaux qui l'entourent rendait enchanteur. Je ne l'avais pas quittée des j^eux: à mon tour je me levai et ne tardai pas à la rejoindre, ayant admiré, chemin faisant, la forme délicate de ses jolis pieds, dont elle laissait l'empreinte sur le sable du bord. Le lac, ses environs, le temps firent les frais du début de notre entretien, avec cette différence qu'elle rapportait toutes ses réflexions au site et moi toutes les miennes à elle. Après un moment de silence, elle reprit : « Nous ne sommes pas destinés à nous voir longtemps encore; vous allez partir pour de nouvelles expéditions, et moi

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pour Milan. J'avais souvent demandé à M. Ricciulli de me ramener à ma famiJie, et hier il m'en a fait l'offre lui-même. — Ainsi, m'écriai-je, toutes relations entre nous vont finir; les moindres communications mêmes seront désormais impossibles, et c'est vous, Pauline, qui, de Fair le plus calme, me donnez cette affreuse nouvelle. — Jamais, reprit-elle, je n'ai douté de l'intérêt que vous prenez à moi; je quitterai ce pays où le souvenir de tant de souffrances m'entoure et me poursuit; jïrai chercher auprès de mon père des consolations et un repos dont ma santé même a besoin, et non seulement je serai charmée de recevoir de vos nouvelles, mais je vous promets de répondre à toutes celles de vos lettres qui ne seront dictées que par l'amitié, le seul sentiment qu'entre nous je puisse avouer. »

Tout le monde nous avait suivis et commençait à nous rejoindre; nous-mêmes nous étions rapprochés des chevaux; l'heure de retourner à Naples était venue, notre entretien fut donc interrompu, et nous repartîmes tous à cheval jusqu'à la grotte, où nous reprùiaes nos voitures. Cependant le soir même, chez 3Ime Parabita, je revis Pauline : « Vous savez, me dit-elle en venant à moi, mon départ pour Milan, vous savez combien les routes sont dangereuses. — Je vous entends, répliquaije, il vous faut un passeport et des escortes; je me charge de tout. »

Le lendemain matin, il fut convenu entre Lacroix et moi que, sur un mot que je lui donnerais, il ferait viser par le général en chef le passeport de M. Ricciulli. Quant à Tordre pour les escortes, Léopold Berthier étant allé tracer un camp à Maddaloni, je lui fis la demande par écrit. Informé, à sept heures du soir, qu'il était de retour, j'allai le trouver et j'eus de lui la promesse que, avant huit heures du matin, j'aurais l'ordre le plus

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formel pour que, partout où des escortes pourraient être nécessaires, partout où M. Ricciulli en demanderait, elles lui fussent fournies.

Cependant, maître de son départ, M. Ricciulli ne put encore en profiter, retenu par des dernières dispositions à prendre ; Pauline, d'ailleurs, ne le pressait plus. Mt c'est pour moi que survint l'obligation d'un départ prochain. C'est dans l'intervalle de ces quelques jours que le général Ouhesme avait été, comme je l'ai raconté, honteusement sacrifié et remplacé par le général Olivier. Ce dernier allait prendre la direction de ses troupes; je devais le rejoindre sitôt a[)rès avoir mis le général Duhesme en route, et nous étions arrivés ainsi au 13 avril, veille de mon départ. Ce soir-là, chez Mme Parabita, Pauline émit l'avis de me conduire pendant une lieue et de faire avec moi, dans la campagne, un déjeuner d'adieux. La société de Mme Parabita était une des plus agréables que j'eusse rencontrées, par sa prédisposition à accueillir des projets de cette nature. Chacun convint des plats qu'il porterait; de plus, Pauline devait envoyer chez moi, de très bon matin, pour savoir l'heure à laquelle je partirais et la faire savoir à ces dames. Cette idée parut tellement plaire que je fis mine d'en témoigner une vive satisfaction; mais au fond j'étais trop pénétré de tristesse pour avoir le courage de faire des adieux; et lorsque le domestique de Mme Ricciulli survint, on mettait les chevaux de poste à ma voiture.

J'étais arrivé, le 14 avril, à Foggia, fatigué de la roule que j'avais faite partie à cheval, partie à pied, ma voiture s'étant brisée en sortant d'Ariano ; j'avais compté coucher à Foggia; mais le général Olivier en était parti la veille, et, comme je l'ai dit, je rencontrai l'aide de camp Duveyrier, qui m'apprit que Schérer venait d'être battu devant Vérone et qui me communiqua l'ordre de

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