‹ Mémoires;Chapitre 192 sur 222 · ÉMIGRATION ET PANIQUE · texte numérisé non relu

ÉMIGRATION ET PANIQUE

Au reste, les effets de ce miracle furent aussi extraordinaires que la cérémonie l'avait été. Ce même peuple, dont, à dater de ce jour, le fanatisme nous était acquis, se battit contre l'armée commandée par le cardinal Ruffo, lorsque celui-ci vint reprendre Naples; il le fit avec autant de fureur qu'il en avait mis à s'opposer à notre entrée, défendant la République comme il avait défendu le trône. Quant au cardinal qui, le pistolet sur la gorge, avait fait ou laissé faire le miracle, il fut, au jour des représailles, enfermé, dit-on, au fond d'un cachot creusé dans le roc à quatre-vingts pieds de profondeur. Saint Janvier lui-môme n'échappa pas au châtiment et fut temporairement remplacé par saint Antoine et son compagnon.

Après le miracle, on dina chez le général Macdonald, et le plan qu'il m'avait tracé s'exécuta point pour point. J'étais assis à côté du chef du gouvernement, et, comme on se levait de table, je lui pris la main et lui dis : « Président, j'ai à vous demander un service; il ne me concerne pas personnellement, mais il ne m'en intéresse que plus fortement » ; et je lui expliquai ce que j'attendais de lui. « Impossible », me répondit-il, et il m'apprit que tout ce qu'il y avait de riches propriétaires à Naples partaient, que plus de cinq cents passeports avaient été délivrés, que cette émigration spontanée avait achevé de jeter l'épouvante dans tous les esprits; qu'en dix jours, par suite de cette panique, le papier-monnaie avait perdu plus de quarante pour cent; que, pour parer au mal, le gouvernement s'était décidé à reprendre tous les passeports, mesure dont l'effet était déjà si marqué que, depuis trois jours, le cours public avait remonté de dix-huit pour cent. « En faisant, ajoutat-il, pour la citoyenne Belmonte, l'exception que le général en chef a exigée de nous, nous avons pris un

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second arrêté par lequel nous nous sommes interdit à nous-mêmes d'en faire une seconde. » Quelques autres membres du gouvernement nous avaient rejoints, je me sentais dans le général en chef un puissant appui, et je voulus que ce moment décidât de tout. Et, ni'adressant aux collègues du Président comme à lui, je continuai à plaider le cas d'exception en faveur de M. llicciulli, et je terminai par cette péroraison : « Quant à ce qui me concerne, je pourrais vous rappeler que, le premier, j'ai été établi dans ces murs, et que quelques chefs de l'armée ont pensé que ma coopération était loin d'avoir été inutile à la prise de Naples. Si cette circonstance, sans laquelle nous ne serions peut-être ici ni vous ni moi, est un titre, je vous demanderai avec franchise de la prendre en considération. Enfin, ajoutai-je en élevant la voix, si pour achever de couv^rir votre responsabilité un mot du général en chef est nécessaire, j'ose espérer l'obtenir. — J'appuie la demande que le général Thiéhault vient de vous faire, dit aussitôt le général Macdonald, qui acheva de se rapprocher du groupe que nous formions. Je connais cette demande, les motifs en sont justes, et vous ne la lui refuserez pas. Président, c'est la seconde et dernière affaire de ce genre dont je vous parle. » Les directeurs se regardèrent; aucun ne présenta d'objection, et j'eus la promesse du Président.

Je courus chez Mme Uicciulli; je la trouvai étendue sur le divan: une robe blanche, qu'une ceinture soutenait, formait son seul vêtement : sa chevelure d'ébène n'était attachée que par un peigne, et, dans ce négligé, elle m'apparut plus ravissante que jamais; toutefois elle était entourée du comte Scheel, de Michel Lagreca, de son mari; j'étais d'ailleurs avec Dath; pour ne pas laisser paraître ni la joie d'avoir réussi dans une affaire

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aussi difficile, et qui nous intéressait avec Pauline, je fis la gaminerie de supposer un échec; je déclarai l'obtention des passeports tout à fait impossible; follement, je poussai le badinage assez loin, et Pauline, prenant au sérieux le soi-disant refus du gouvernement, en conçut un tel désespoir que, brusquement, je vis son visage couvert de larmes ; tout confus, je me hâtai de la détromper, de la rassurer; alors elle releva sa jolie tète, soupira et me regarda. Sa physionomie exprimait à la fois le chagrin passé et le plaisir naissant; ses yeux pleuraient encore et déjà sa bouche riait, et, sur cette bouche, je Usais mon pardon. C'est que dans Naples tout entière, il n'était plus question que du départ de notre armée, c'est que Pauline, d'un esprit si fm et qui ne put être abusée comme d'autres sur le sens de nos préparatifs, avait formé le projet de profiter de ce départ pour voyager avec moi : c'est que j étais enchanté de voyager avec elle et que ces passeports obtenus représentaient pour elle la satisfaction d'un caprice, pour moi la réalisation dun déhcieux espoir. Il ne restait plus qu'à me laisser demander par M. Ricciulli que je consentisse à être suivi par sa famille et par lui ; car. en l'état de bouleversement du paj-s, voyager loin des troupes, c'était trop s'exposer. Ce Ricciulli était un terrible jaloux, mais plus encore un malheureux poltron. On devine si je promis ce que le soin de son honneur devait lui faire repousser, ce que la peur lui faisait réclamer.

La retraite était décidée, l'heure en était fixée. Le 8 mai, la division devait quitter le camp de 3Iaddaloni pour s'avancer sur Teano ; personne, à Naples, ne doutait que ce départ ne fût imminent; mais il était encore tenu secret, et, bien entendu, c'est en feignant l'ignorance et sous la réserve des ordres à recevoir que j'avais, en esquivant toute affirmative, fait ma promesse à Ric-

ciuUi. Néanmoins, le 4, nous courûmes tous deux pour les passeports, mais sans pouvoir rien terminer, attendu que le général Macdonald. qui, le soir, devait quitter Naples pour n'y plus revenir, resta, pendant toute cette journée, enfermé avec les membres du gouvernement. A mesure que le moment de la retraite approchait, on redoublait de soins pour n'en rien laisser paraître, et, comme diversion, le o, je proposai d'aller dîner avec le frère de Michel Lagreca, Luigi, resté soufïrant à la Favorite; je devais profiter du voisinage pour faire l'ascension du Vésuve. Je ne connaissais pas encore « la montagne », comme disent les Napolitains, et c'était seulement pour avoir accompagné le général Duhesme dans quelques-unes de ses promenades, que j'avais visité les autres curiosités du pays, notamment llerculanum et Pompei, où, par parenthèse, en vrais soldats, nous fîmes faire et nous mango;hiies notre déjeuner au foyer et dans la cuisine dune caserne romaine. Notre excursion se Ht à la Favorite: malgré mon regret de quitter pour quelques heures Pauline, j'eus le temps avec Dath et deux guides de faire l'ascension, d'arriver le premier au cratère, d'y sauter, d'y tirer un coup de pistolet que mille échos répétèrent, de me faire sortir de là par mon guide, à l'aide d'un habit en guise de corde, de redescendre chez l'ermite, d'y rencontrer sept Français avec lesquels, la connaissance faite, nous prîmes rendez-vous pour le lendemain quatre heures du matin, dans le but d'aller visiter ensemble Bauli, Cumes,Baja,Misène. l'endroit oiî disparut Pline le Naturaliste, la grotte et le tombeau de la Sibylle, les étuves de Néron, l'Achéron, l'Averne. etc. Je n'ai jamais pu me résigner à quitter un pays sans en avoir vu tout ce qu'on y peut voir.

Le lendemain nous étions exactement partis; nous nous rendions au cap Misène, quand nous nous trou-

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