A QUATRE PATTES
vàmes à une portée de fusil d'une escadre anglaise commandée par le commodore Foote (1); elle était si près du rivage que l'on aurait pu parler à ses matelots ; elle envoyait à chaque instant des canots à terre. Nous étions encore séparés du cap par plus d"un quart de lieue, et nous avions à faire quelques centaines de pas, pendant lesquels nous ne serions couverts qu'à mi-corps; nous nous arrêtâmes, et il fut reconnu que nous ne pouvions pas aller plus loin sans courir la chance presque certaine d'être pris; or être faits prisonniers là, quand nous devions être présents ailleurs, était trop grave . Toutle monde avait parlé excepté moi; au moment où l'on attendait ma décision, je me mis à quatre pattes et, dans cette attitude, riant au lieu de parler, je cheminai vers le cap; Dath imita mon exemple, les ordonnances en firent autant, et les sept autres Français de même. Nous vîmes tout ce que nous voulions voir, et, en revenant, nous refîmes le même trajet fièrement, quoique un peu vite, sans avoir reçu même un coup de canon.
Aux étuves de Néron, nos guides, en y entrant, nous annoncèrent qu'il fallait nous mettre tout nus; nous voulûmes conserver nos derniers vêtements; mais, après avoir fait quelques pas dans la galerie qui conduit à la source d'eau bouillante et par laquelle s'échappe la vapeur, nous rétrogradâmes tous. Cinq d'entre nous renoncèrent; je persistai, moi quatrième, et nous repartîmes dans l'état où nous sortons des mains du Créateur. A moitié du trajet deux numéros abandonnèrent; enfin j'arrivai second; mais ce qu'il y avait de plus dan-
(1) Avec cette escadre anglaise renforcée de quelques bateaux siciliens, le commodore Foote s'était emparé des lies d'Ischia et de Procida, négligées par les Français, et de là. bloquait étroitement tout le golfe de ?faples, par des bordées et des descentes dont nous faillîmes être victimes.
gereux était de revenir, attendu que, au degré d'inconcevable transpiration où l'on se trouve, il faut faire une pose à chaque pas pour se réaccoutumer à l'air atmosphérique afin d'éviter une fluxion de poitrine.
Ce jour-là (6 mai), rentrant à dix heures et demie du soir de cette promenade, je montai chez M. Ricciulli, comptant trouver l'affaire des passeports terminée, et devant partir le lendemain très matin pour Maddaloni; quel fut mon étonnement quand j'appris que non seulement le Président n'avait pas envoyé les passeports, mais que UicciuUi n'avait pu voir aucun des membres du gouvernement, ni obtenir de réponse d'aucun deux ! A l'instant je me jetai dans ma voiture et me rendis avec lui au gouvernement, où nous arrivâmes comme le dernier des Directeurs venait d'en partir. Je ne sais quels sentiments m'agitaient, l'indignation, la colère. M. Ricciulli se désolait. « Allons, lui dis-je, ne désespérez de rien : retournez chez vous: préparez tout pour un départ immédiat; ne me faites aucune question, mais ne sortez pas demain (jue je ne vous aie vu. Je serai chez vous vers neuf heures du malin. »
Cependant j'aurais déjà dû avoir quitté Naples, je devais la quitter avant le jour: comment partir? Je passai une nuit horrible en maudissant celte fatale curiosité de mon esprit qui m'avait entraîné loin de mon devoir et de mon amour: Tidée seule d'un insuccès que Pauline pourrait m'imputer et dont j'aurais tant à souffrir, me bouleversait.
Le lendemain, à huit heures du malin, après avoir tout réglé pour mon départ, j'étais au gouvernement. Personne n'y était arrivé encore: j'attendis: un secrétaire survint et me remit une lettre par laquelle le gouvernement, enchanté de trouver l'occasion de m'être agréable, me prévenait que le passeport demandé était