‹ Mémoires;Chapitre 196 sur 222 · EX PAYS MISERABLE · texte numérisé non relu

EX PAYS MISERABLE

Le général Olivier, qui devina le sujet de mon dialogue avec Le Roy, s'approcha et me dit : « Général Thiébault, nous n'avons qu'une maison, mais nous nous y arrangerons. Voilà la moins mauvaise chambre, elle est réservée pour cette dame qui voyage avec vous, et je vais y faire porter ce qu'il y a ici de matelas; quant à nous, nous aurons de la paille. Priez cette dame et sa famille de me faire l'honneur de souper avec moi. » C'était bien loin de ce que j'aurais désiré; je sentais également combien il était pénible pour une dame jeune et belle, accoutumée à toutes les aisances de la vie, de se trouver dans une masure, à une table plus que frugale et au milieu de tant de militaires qu'elle ne connaissait pas; mais c'était plus que, un moment avant, je n'osais espérer, et ce fut avec effusion que je témoignai au général Olivier combien j'étais sen'sible à son procédé. D'un temps de galop je fus aux voitures. « Eh bien? me dit Pauline en riant. — Ahl chère amie, je suis désespéré! » Et je lui rendis compte de tout. « Je m'attendais à ne pas sortir de ma voiture, me répondit-elle. Allons, je vois que vous voulez me faire faire la guerre à bon marché; quant à l'invitation du général Olivier, je l'accepte; ainsi que le gîte. » La pluie ayant un peu cessé, Pauline monta son cheval, et son mari celui d'un de ses domestiques, ayant Thérèse devant lui. La gouvernante de cette enfant fut placée sur un de mes chevaux, le comte Scheel fit avancer le sien, et avec Dath, nous nous rendîmes de la route au village.

Notre premier soin fut d'arranger la chambre ; trois bancs chargés de deux matelas formèrent le lit, auquel deux nappes servirent de draps; une troisième clouée aux poutres fut destinée à prévenir la chute trop immédiate de la poussière et des araignées. Deux tabourets en bois tinrent lieu de meubles courants. Une hou-

teille servit de flambeaux; enfin un volet à moitié brisé était censé fermer une ouverture carrée que nous appellerons la fenêtre. Après cette description de la chambre d'honneur, on me dispensera de faire connaître le reste de rédifice. Vers sept heures, le temps s'éleva, et, par zèle, les cuisiniers des généraux Olivier et AN'atrin profitèrent de la cessation de la ])luie pour mettre le feu dans la cheminée. Cependant, vers huit heures, la nuit était venue et je me trouvais dans la chambre de Pauline; les lumières n'étaient pas allumées, l'obscurité nous avait rapprochés de la fenêtre. Vers la gauche, la vue s'étendait sur un vallon où des groupes de verdure dessinaient leurs masses sombres: sur la droite, un grand arbre touffu, couvrant la moitié de la fenêtre, divisait en mille rayons les clartés que la lune répandait sur nous, et, dans Tépais feuillage, deux rossignols luttaient de leurs chants avec d'autres rossignols espacés dans le vallon. Ces tendres mélodies unies à la douceur du soir, sous les rayons diffus, nous pénétraient de cette douce mélancolie qui naît souvent du seul calme d'une belle nuit. Le contraste de cette nature si tranquille avec le trouble de notre existence présente, et l'incertitude de l'avenir, nous avait vivement émus. « Oui, rien ne vaut cette paix de la campagne, me dit tout à coup Pauline. Là seulement on peut se juger, se connaître; c'est là qu'on peut vraiment s'aimer... »

Mais il fallut revenir aux réalités. A neuf heures, on nous servit un souper, dont les mets, assaisonnés de suie, avaient un petit goût d'incendie qui fit cracher tout le monde, situation que par les plus aimables saillies Pauline égaya, en comparant cette réception à une autre fort belle, que le général Olivier avait donnée à la Favorite avec bal et souper. Vers dix heures, pendant que des voisins se battaient pour une paillasse, je m'en-

BONNE COMPAGNIE ET MAUVAIS GITES.- 5-i"^

veloppai botté et ganté dans une couverture qui recelait une telle quantité de puces que, ayant eu le malheur d'ùter mon col et de desserrer mes reins, je fus dévoré. Enfin, à quatre heures du matin, nous redescendions la montagne pour regagner la route. Je donnais le bras à Pauline : « Vous avez donc passé une nuit bien mauvaise ? » me dit-elle, en me regardant avec intérêt. Pour réponse, je lui montrai mes poignets, où les morsures avaient tracé deux bracelets écarlates; et je me hâtai d'ajouter : « Croyez bien, Pauline, que je souffre cent fois plus de la manière dont vous voyagez que de ce qui concerne ma personne. — Et que peut-on faire de plus que ce que vous faites? Oui, ajouta-t-elle vivement, vous vous occupez trop de moi et pas assez de votre santé. Oui vous empêche, au lieu dètre toujours à cheval, de monter dans votre voiture? Pour aujourd'hui, promettez-moi. — Mon devoir et les obligations du service men empêchent. — Alors vous allez faire encore la route à cheval? — II le faut. » Elle me fixa, et ce fut avec un mouvement de tendresse exquise qu'elle me serra la main en montant dans sa voiture. Presque aussitôt j'avais repris mon cheval et gagné au galop la tète delà colonne.

Je marchais avec lavant-garde de chasseurs et, tout entier à mes rêveries, je gardais un profond silence. Vers dix heures du matin, le temps était lourd d'orage. Accablé de fatigue, je m'assoupis à cheval et ne sortis de ce demi-sommeil qu"au bruit d'un coup de canon qui partit de San Germano. Au moment où la tète de la colonne déboucha dans la plaine qui précède celte petite ville, le coup de canon fut bientôt suivi de quelques autres qui faisaient voler la terre autour de nous et nous tuèrent un homme. De suite je fis prévenir le général Olivier et je pris les devants avec mes ordonnances pour reconnaître

le terrain; puis les généraux Olivier et Watrin me rejoignirent au grand galop, suivis par une pièce et un obusier d'artillerie légère, qui, mis en batterie à quart de portée, répondirent vivement au feu de la ville; au troisième obus, un magasin à fourrages était en feu. Avec nos seules ordonnances à cheval, nous étions arrivés derrière une église qui touche à la ville; là quelques chasseurs, ayant mis pied à terre, ripostèrent à coups de carabine à une fusillade assez nourrie; mais la fusillade ne tarda pas à diminuer, et nous vîmes aussitôt un grand nombre d'hommes fuyant vers la montagne à laquelle San Germano est appuyé. Nous jugeâmes, dès lors, qu'il était inutile d'attendre l'infanterie et, chargeant, les généraux Watrin, Olivier et moi avec nos officiers et nos escortes, nous pénétrâmes dans la ville en sautant par-dessus les abatis, les fossés et tous les obstacles qui embarrassaient l'entrée; les canons des insurgés furent pris; tout ce qui se trouva dans les rues fut sabré.

A peine entré dans la ville, je dépêchai le maréchal des logis du 1!)' de chasseurs commandant mon escorte, pour donner de mes nouvelles à Pauline; à peine étaitil parti que mon secrétaire Le Roy, envoyé par elle, arrivait. L'infanterie nous ayant rejoints au pas de charge ou de course, le pillage commença; mon premier soin fut de Tarrêter, et. l'ordre un peu rétabli parmi les troupes, le calme revenu dans la ville, l'artillerie qui précédait les équipages ayant défilé pour prendre au delà de San Germano la position qui lui avait été assignée, j'allai au devant de Pauline qui me tendit la main et je la guidai jusqu'au couvent de San Germano, où j'étais logé et dans lequel j'avais un appartement convenable, quoique tout l'état-major de la division y fût également placé. Je dus lutter pour lui faire accepter, pour Thérèse et pour elle, la chambre et le lit qui m'étaient réservés. En même

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