‹ Mémoires;Chapitre 197 sur 222 · ENTOURES D'INSURGES · texte numérisé non relu

ENTOURES D'INSURGES

temps des cris, attestant de nouveaux désordres, se firent entendre; je quittai Pauline pour sauver quelques malheureux; lorsque je rentrai, elle était dans sa chambre, la nuit devenait obscure; les fenêtres donnaient sur la grande cour du couvent, au milieu de laquelle passe la route, et je m'étais assis, harassé. Toutes les courses que j'avais faites pour diminuer le désordre ou le pillage n'avaient pu complètement en arrêter les excès ; j'avais mal à la poitrine, à la tête; mes yeux me brûlaient, je les avais couverts d'une de mes mains ; Pauline, sortant de sa chambre, s'approcha de moi; c'était l'heure qui nous appartenait, et l'intérêt si tendre, l'ardente sympathie, le^ soins délicats dont elle voulut m'entourer me relevèrent de mon abattement et de mes fatigues.

Le soir, lorsque-Pauline se fut retirée, il fallut encore consacrer deux heures à l'expédition des ordres, et, le lendemain matin, je réveillai Scheel, Dath et Le Roy qui dormaient sur les différentes tables et sur les chaises dans notre pièce commune. Si depuis Naples nous avions trouvé mauvais gîte, du moins avions-nous traversé un pays tranquille; mais, ce matin-là, j'appris que, dans le trajet qui nous restait à faire jusqu'à l'État romain, l'insurrection était générale; je renforçai donc la garde des équipages et, quant à l'arrière-garde qui devait les suivre et les protéger au besoin, je la renforçai d'un bataillon, d'une pièce de canon et d'un escadron de chasseurs à cheval. Ce jour-là (11 mai), la division se rendait à Arce; l'avant-garde soutint une fusillade continuelle et laissa des morts sur son passage. La garde des équipages fut également harcelée, quelques personnes furent blessées autour des voitures, et une balle traversa celle du comte Scheel. Enfin, ce qui prouve quelles étaient l'exaspération et la rage des fanatiques au-devant desquels nous avancions, c'est que, malgré la certitude de périr dix mille

fois pour une, Tuu d'eux vint sur la i^rande route, au milieu de toute la division, tirer à bout portant un coup de pistolet au général Watrin, qu'il manqua fort heureusement. Dès lors nos soldats, exaspérés par tant d'acharnement et d'audace, ne purent plus être contenus. Le massacre leur parut des représailles et le pillage un droit; le pillage amena l'intempérance et l'ivresse; enfin, le temps achevant de se mettre à la pluie, la discipline s'affaiblit encore, et toutes les maisons à la portée desquelles nos troupes passèrent furent dévastées.

Arce, d'où l'on avait tiré sur l'avant-garde. était en partie consumé par les ilammes quand nous arrivâmes. Le peu de maisons échappées à l'incendie n'offraient que d'horribles abris, et, par le tem|)S qu'il faisait, c'ctaitpayer un tel gile plus qu'il ne pouvait valoir, que de gravir la montagne sur laquelle le village est bt\ti. Il fut donc résolu que Pauline resterait dans sa voiture, que je coucherais dans la mienne, llicciuUi dans celle de Sclieel, que je monterais seul à Arce, que j'enverrais tout ce que je pourrais me procurer de vivres, que notre cuisine se ferait à côté des voitures et que. dès que mes devoirs me le permettraient, je redescendrais. Malgré tout mon zèle, trois poules, un morceau de lard, un peu de fromage, du mauvais vin et de la polenta furent tout ce qui me fut possible de me procurer. Qu'on juge du repas que nous fmics, Pauline, Thérèse et sa gouvernante restées dans la voiture, la portière de gauche ouverte; moi, assis sur le marchepied; Dath, RicciuUi et Scheel campés contre le battant, le premier enveloppé dans son manteau, les deux autres sous un parapluie. Cependant, les provisions achevées, nous causâmes. Pauline regardait avec étonnement l'effet des feux dont nous étions entourés, leur contraste au milieu d'une nuit obscure et la manière dont se dessinaient les soldats groupés devant les feux. Et

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le mouvement da bivouac; Tindustrie, l'intelligence des hommes et les bruits si divers; les coups de hache, le fracas des arbres qui tombent, le pétillement du feu, les cris des poules et des cochons, enfin les chants, les éclats de rire, les expressions trop énergiques et les saillies dont nos troupiers sont si prodigues. Quelque temps encore je m'amusai de l'étonnement et du plaisir de Pauline, puis après lui avoir souhaité une meilleure nuit qu'elle ne pouvait l'avoir, je montai dans ma voiture.

Le lendemain 12, tout présageait unejournée sérieuse. Les trois quarts des troupes avaient, tant par le pillage de la veille que par celui de la nuit, quintuplé les rations qui leur revenaient; mais en même temps elles avaient rendu toute distribution impossible au dernier quart de la division qui, vena'nt en arrière et trouvant tout pillé, n'avait pas même de pain; de cette sorte, les uns juraient de besoin, tandis que les autres étaient ivres avant de se mettre en route, et, défilant devant les voitures, les uns par colère, les autres par ivresse, se permirent des propos injurieux, affichant une audace menaçante.

Cette disposition des esprits n'était pas la seule cause d'alarme qui occupait le général Olivier. Il savait que tous les insurgés du pays s'étaient réfugiés à Isola, ville dont le nom indique la situation et qui se trouve en effet dans une île formée parleGarigliano, à l'endroit où, tombant de cent pieds de haut, il forme une des plus belles cascades qui soient connues, puis continue à rouler ses eaux furieuses entre des rochers à pic ! Le général Olivier savait aussi que les insurgés coupaient le pont, par lequel seul nous pouvions arriver à la ville, que celle-ci était hérissée de batteries, que toutes ses maisons étaient crénelées. 11 ne restait plus aucune communication possible entre la route que nous suivions et celle de la Marine; par conséquent Isola se trouvait être le seul point

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