‹ Mémoires;Chapitre 198 sur 222 · II · texte numérisé non relu

II

OÙ le parc d'artillerie, les bagages, l'ambulance, les voitures pourraient passer. Ainsi que je l'ai dit, les soldats, depuis deux jours, ne vivaient que de pillage; à six lieues sur nos derrières, toutes les maisons, tous les villages à portée de la route étaient ravagés, incendiés. Les chefs de brigade déclarèrent n'avoir plus de moyens darrêter ces horribles excès, auxquels la faim servait de prétexte et que la conduite des habitants au surplus provoquait de plus en plus. Les commissaires des guerres avaient constaté par procès-verbaux l'impossibilité d'assurer aucun service; enfin la situation de la division était telle qu'un revers ou même un insuccès amenait une débandade d'autant plus certaine qu'une pluie très abondante, tombant depuis soixante -douze heures, achevait de mettre celle marche au nombre des plus fâcheuses que l'on put faire.

Dans une situation aussi critique et tout en déplorant que le général Maedonald n'eût pas d'avance fait occuper Isola par un régiment, le général Olivier se détermina à envoyer aux insurgés un parlementaire pour leur faire sentir que l'armée française se retirant et abandonnant le pays de Naples, ils ne pouvaient que gagner à son prompt passage et que, une seconde division allant arriver, il était de leur intérêt de ne pas faire une opposition qu'on avait les moyens de réduire; mais les coups de feu qui accueillirent le parlementaire empêchèrent toute espèce de conciliation. L'attaque fut donc ordonnée, et, comme on s'y était préparé, elle commença immédiatement. Le général Watrin qui en fut chargé la poussa avec vigueur et força rapidement les insurgés à abandonner la rive gauche et le pont du Garigliano; mais, à dater de ce moment, la résistance fut opiniâtre, et nous ne pouvions arriver au pont qu'en suivant la rive sur un trajet de cent cinquante toises, en prêtant le flanc.

PRISl:: ET PILLAGE D'ISOLA. ' 531

Poui\ déblayer cet inabordable passage, depuis dix heures du matin jusqu'à une heure et demie du soir, le canon ne cessa de tirer; enfin, notre feu ayant forcé les insurgés à abandonner, en partie du moins, les premières maisons d'Isola, nous pûmes nous aventurer à suivre le bord de la rivière, arriver au pont et reconnaître que ces enragés n'avaient pas eu le temps de couper la dernière poutre de la principale arche, poutre qu'ils avaient dû laisser subsister pour laisser la retraite possible à leurs derniers hommes. Alors le général Watrin me demanda si je voulais me charger d'enlever la ville de vive force avec six compagnies de grenadiers. Le zèle et l'honneur suffisaient pour donner à une telle proposition la force de tous les ordres du monde (1); j'acceptai avec ardeur. La dernière poutre-, par ses inégalités, sa longueur, sa prodigieuse élévation au-dessus des eaux, et grâce au fracas de la cascade, à la rapidité du torrent, était effrayante à passer; mais il est des moments où l'obstacle disparaît, et sous un feu droit et croisé, à la tète de mes compagnies, je franchis cette poutre^ dont le passage me coûta soixante grenadiers. Je pénétrai enfin dans la ville et je m'en rendis maître.

La ville prise, le général Olivier commit l'irréparable faute d'y faire entrer toutes les troupes à ma suite. Les soldats ivres et les autres affamés se débandèrent; dès lors rien ne put arrêter leurs frénétiques excès. Sur le soir, la malheureuse ville n'était plus qu'un monceau de boues, de ruines et de cadavres.

Entré des premiers et pour sauver des femmes, des enfants, des vieillards qui, de toutes parts, s'étaient précipités vers moi. j'avais placé une forte garde à une

(1) Chef d'état-major de la division, je n'avais d'ordres à recevoir que du général qui la commandait. Le général Watrin n'avait d'ailleurs là que sa brigade.

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maison, sur la porte de laquelle j'avais écrit mon nom, et j'y avais fait entrer près de trois cents personnes! A la fin du combat j'y avais fait conduire un grenadier qui avait été blessé sur le pont en me donnant la main pour achever de franchir la poutre; enfin je m'y étais établi moi-même. A différentes reprises j'avais dissipé des groupes séditieux qui s'étaient formés devant ma porte, et dans lesquels des soldats avaient annoncé tout haut le projet d'enlever par la force les femmes auxquelles j'avais donné un abri. Cependant, l'ordre ayant paru se rétablir, j'étais allé chercher Pauline; mais à peine était-elle arrivée, que le feu avait éclaté dans deux maisons, qu'une petite rue seule séparait de la mienne, en même temps que de toutes parts le désordre reprenait avec une nouvelle rage. Hors d'état de supporter ce hideux spectacle, Pauline me supplia de la ramener à sa voiture. C'était prévenir mes vœux; mais la traversée de la ville devenait de plus en plus chanceuse. Mon ami Clément, alors chef d'escadron au 19' de chasseurs à cheval, et moi, nous donnâmes le bras à Pauline; chacune des autres personnes de sa famille ou de sa suite, maîtres ou valets, fut au moins escortée par deux officiers ; enfin, suivis par tous mes chasseurs d'escorte, nous parvînmes à retourner aux voitures, autour desquelles mes chasseurs bivouaquèrent.

Pauline rentrée dans sa voiture, je lui laissai Dath et je retournai dans cette horrible ville. Je trouvai le général Olivier au désespoir. Le rappel n'ayant rien produit, il venait de faire battre la générale : aucun homme n'y avait répondu. Plusieurs patrouilles d'officiers parcouraient les rues et n'obtenaient rien. Enfin le général Olivier se mit à la tête d'une patrouille composée de deux généraux de brigade, de tous les colonels et de moi, et tout ce que nous y gagnâmes fut de risquer de nous faire assassiner

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