BONAPARTE GENERAL EN CHEF
une seconde élection en refusant une des places de Directeur. Je me rappelle à ce sujet que nous promenant, mon père et moi, le 7 ou le 8 brumaire, sur la terrasse du bord de Teau avec quelques autres personnes, au nombre desquelles était Sieyès, mon père lui témoigna son regret de ce que le Directoire se trouvait prive d'un liomme de si grand mérite: il répondit : « Attelé seul, je pourrais être utile, mais ma nature s'oppose à toute espèce d'accouplement. » Ainsi son refus ne résulta pas, comme quelques personnes voulurent bien le croire, de son peu de goût pour la puissance, mais de l'appétit démesuré qu'il en avait.
Barras devenant l'un des Directeurs de la République, il fallut le remplacer dans son commandement par Bonaparte, qui, de général de brigade réformé, était devenu en un moment le second de Barras et qui, presque de suite ayant été fait général de division, se trouvait, vingt et un jours après, général en chef de l'armée de l'intérieur et de la garde nationale de Paris. Ce fut au surplus un simple changement de titre; car Barras ne s'était jamais mêlé du commandemenl, (juc Bonaparte avait seul exercé.
Peu de jours après le 13 vendémiaire, je me trouvais au bureau de l'état-major général, rue Neuve-des-Capucines, n" 10, lorsque le général Bonaparte, logeant déjà dans cet hôtel, y entra, et je crois voir encore son petit chapeau, surmonté d'un panache de hasard assez mal attaché, sa ceinture tricolore plus que négligemment nouée, son habit fait à la diable et un salure qui, en vérité, ne paraissait pas l'arme qui dût faire sa fortune. Son chapeau jeté sur une assez grande table, au milieu de la pièce, il aborda un vieux général nommé Krieg, extraordinaire comme homme de détail et auteur d'un fort bon livret, intitulé : Mnnveï des finrrr(r> des soldais
républicains. Il le fit asseoir à côté de lui. à la table dont j'ai parlé, et. la plume en main, se mit à le questionner sur une foule de faits ayant rapport au service et à la discipline.
Parmi les questions qu'il fit, quelques-unes attestaient une si complète ignorance des choses les plus ordinaires que plusieurs de mes camarades sourirent. Quant à moi, je fus frappé du nombre de ces questions, de leur ordre, de leur rapidité tout autant que de la manière dont les réponses étaient saisies et se trouvaient parfois résoudre beaucoup d'autres questions, qu'il déduisait comme autant de conséquences; mais ce qui me frappa davantage fut le spectacle d'un général en chef mettant une entière indifférence à montrer à des subordonnés, aussi éloignés de lui, combien en fait de métier il ignorait des choses que le dernier d'entre eux était censé savoir parfaitement. Ce fait le grandit à mes yeux de cent coudées.
La destinée de cet homme extraordinaire était commencée; mais, pour affirmer sa position, pour justifier son élévation, il fallait qu'il se fit une existence sociale et qu'il remportât des victoires. Son mariage avec la veuve du général en chef Beauharnais satisfit au premier de ces points, malgré les bruits fâcheux qui circulèrent, laissant croire que le général Bonaparte s'acquittait ainsi envers son protecteur Barras, dont il épousait, assurait-on, la maîtresse. Quant au second point, il y fut pourvu par le commandement de l'armée d'Italie, qui ouvrit au jeune général la porte de limmortalité.
Ce choix parut inexplicable et ne fut pas sans donner quelque alarme. De toutes les armées de la République, l'armée d'Italie était la seule qui n'avait encore aucune illustration; plusieurs généraux distingués s'étaient