BONAPARTE ET L'ARMEE D'ITALIE
succédé sans résultat sérieux; la victoire de Scherer, elle-même,, avait été une gloriole plus qu'un profit, et on se demandait comment un jeune homme de vingt-six ans, nayant jamais commandé un bataillon devant l'ennemi, ferait mieux que tous ses devanciers. Pourrait-il subordonner à ses ordres des hommes comme Masséna,justement fier d'une gloire à laquelle il ajoutait sans cesse; Augereau, à qui l'impétuosité et certain instinct de la guerre tenaient lieu du génie qu'il n'avait pas; Sérurier, Laharpe surtout, qui, sans pouvoir être comparés à Masséna, étaient en capacité et en acquis fort supérieurs à Augereau? De tels chefs n'auraient-ils pas un dédain légitime pour un général d'armée improvisé dans les salons du Directoire, et dont les antécédents n'offraient, je ne dirai pas même aucune garantie, mais aucun présage de nature à rassurer? Il pouvait, par une inspiration heureuse, avoir rendu un grand service au siège de Toulon ; à l'armée d'Italie, il pouvait avoir donné un avis, que le succès avait couronné, et un autre, que l'on devait regretter de ne pas avoir suivi ; il pouvait, avec le quart de leurs forces, avoir lutté contre les sections de Paris; il pouvait enfin avoir dit des choses frappantes pour ouvrir une nouvelle route et la marche sur Vienne; mais en conclure qu'il dût vaincre des armées nombreuses, aguerries et commandées par des chefs ayant fait leurs preuves, c'était autre chose, et le public voyait dans cette nomination beaucoup plus de complaisance pour Mme Bonaparte que de sagesse et de sollicitude pour les intérêts de la patrie. Toutefois une réflexion se présente, et je m'arrête à elle à cause de l'intérêt du sujet. Ce fut un grand bonheur pour le général Bonaparte de se trouver à vingtsix ans général en chef d'une armée active, mais ce fut un complément indispensable à sa gloire de devenir
6 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RARON THIÉRAULT.
général en chef de l'armée d'Italie. Quelle que fût sa transcendance, c'eût été fatal pour lui de débuter par le commandement de l'armée du Rhin, par exemple. La leçon de discipline et de service que je lui avais vu donner par le général Krieg prouve à quel point il était étranger à ces objets, et, de même qu'il était encore incapable de faire manœuvrer un régiment (1), rien n'avait pu le préparer, je ne dirai pas aux conceptions, mais à la conduite d'une grande bataille , livrée en plaine, d'une de ces batailles rangées, où il faut aborder son ennemi de front, où des mouvements excentriques sont le plus souvent impraticables et où sans cesse on est contraint de substituer la tactique à la stratégie. Or il n'en était pas de même dans la haute Italie; les montagnes qui l'enveloppent à l'ouest, au sud et au nord, et la vallée du Po qui la traverse de l'ouest à l'est, coupée par dix rivières, en font le théâtre le plus favorable à la guerre stratégique, car sur un terrain d'accidents, où la surprise est facile, une pensée brillante, un calcul exact du temps peuvent avoir des résultats immenses. En Allemagne, où presque toujours il faut manœuvrer sous le canon, où, pour l'attaque comme pour la défense, il faut être en mesure partout, il n'y a guère de ressource ou d'espoir que dans l'ordre droit ou oblique, dans le brusque refus d'une aile, dans l'enlèvement d'un point d'appui important, dans l'à-propos d'un mouvement décisif. En Lombardie et plus encore dans le Piémont (quelques plaines exceptées), il ne faut pour vaincre qu'échapper aux masses de l'ennemi et,
(1) Il ne devint manœuvrier qu'à Boulogne, et pourtant c'est comme tacticien qu'il battit le prince Charles sur le Tagliamento et qu'il passa ce torrent. Mais aussi c'est faute de l'avoir été assez qu'il manqua de perdre la bataille de Marengo, gagnée, conmie on le sait, par le général Kellermann.
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par la prompte réunion de forces supérieures, se mettre à même de rompre la ligne de ses troupes, de gagner ses flancs, d'arriver à lui par ses derrières, ou même de couper sa ligne d'opérations, circonstance d'autant plus grave que, si en plaine on occupe presque toujours plusieurs positions successives, dans des pays de rivières et de gorges on n'en a souvent qu'une seule. Dans la guerre du Rhin, il fallait manier les troupes en praticien, il fallait de plus cette force de cohésion que donnent une sévère discipline et l'habitude de combattre en manœuvrant, tandis qu'en Italie des hommes braves et intelligents, même un peu indisciplinés, peuvent individuellement concourir à la victoire; la capacité des chefs a pour auxiliaire la valeur du moindre soldat. On peut donc conclure que ce dernier genre de guerre convient à l'ardeur de la jeunesse et se prête au début d'un général en chef; mais que l'autre appartient à un ûge plus mûr et veut plus d'expérience et de science; aussi le problème se trouvait-il résolu; le genre de guerre était conforme à l'Age, à la nature du général en chef; du premier coup l'occasion favorisait son génie.
A peine nommé, le général Bonaparte s'occupa d'un chef d'état-major qui put lui convenir; son choix tomba sur le général Berthier qui se trouvait alors à Paris. Ce choix était heureux. Le général Berthier servait depuis sa jeunesse; il avait fait la guerre d'Amérique sous Washington et toutes nos campagnes. Sans rappeler sa spécialité comme ingénieur-géographe, il avait les connaissances et l'expérience du service de Tétatmajor, de plus une compréhension remarquable de tout ce qui tenait à la guerre. Il avait plus que tout autre le don de se rappeler la totalité des ordres et de les transmettre avec plus de rapidité et de clarté; enfin, dans la force de làge et doué d'une vigueur peu commune, il
avait une activité que soutenait chez lui l'avantage d'un tempérament infatigable. Personne ne pouvait donc mieux convenir au général Bonaparte, à qui il ne manquait qu'un homme capable de le débarrasser des détails, de le comprendre au premier mot et au besoin de le deviner ; de même qu'aucune fonction ne convenait mieux au général Berlhier,dont l'éducation, la carrière et le zèle avaient fait un militaire distingué, mais dont la nature n'avait pas fait un homme de guerre.
Mon père l'avait vu plusieurs fois chez le docteur Bâcher, leur ami commun ; Tavant-veille, à l'occasion de son départ pour l'Italie, ils avaient fait chez ce même Bâcher, et à eux trois, un dîner d'adieu; Bâcher et mon père lui avaient parlé de moi et avaient obtenu cette réponse : « Qu'il fasse de suite une demande pour être employé à l'armée d'Italie; qu'il me la fasse apostiller demain, et je l'attacherai à mon état-major, si je ne puis plus l'attacher à ma personne. » J'avais donc encore un jour pour aller remercier le général Berthier et prendre l'apostille, avec laquelle j'obtenais de suite l'ordre de le suivre; mais, faute de connaître l'Italie et d'avoir été à même de faire les réflexions qui précèdent, je ne regardais pas les garanties de victoires du général Bonaparte comme très bien hypothéquées. J'espérais sans doute, mais j'appréhendais; je crus devoir attendre... Il y aurait eu de quoi former deux carrières brillantes avec les occasions que j'ai manquées par insouciance, incertitude ou sacrifiées à mes goûts, à mes inclinations; mon ami Préval demanda un jour à Reille comment il était si naturellement et si heureusement arrivé aux honneurs et à la fortune. « En ne refusant rien et en ne me refusant à rien. » Et en effet la destinée est heureuse ou malheureuse. Malheureuse, il faut se résigner; heureuse, il faut la laisser faire.