‹ Mémoires;Chapitre 20 sur 222 · LE BRAVE LA SALLE · texte numérisé non relu

LE BRAVE LA SALLE

pour mieux pourvoir à tout, il visita chacune de ses divisions et vint passer à Vérone la revue des divisions Masséna et Augereau.

Ces deux divisions couvertes de tant de gloire, fières de leurs hauts faits, et la première surtout fière de son général déjà surnommé « Tentant chéri de la victoire », formaient la plus grande force de Tarmée d'Italie; c'est pour cela qu'elles avaient été réunies à Vérone, d'où elles pouvaient secourir le général Jouhert et observer le Tyrol, en même temps ((u'elles menaçaient Vienne, se trouvaient en mesure de défendre l'Adige et couvraient le corps chargé du blocus de Mantoue. (^cst donc aux portes de Vérone que cette revue eut lieu. La plus grande tenue avait été ordonnée, et l'empressement avec lequel cet ordre fut exécuté rendit plus extraordinaire encore l'apparition de La Salle, qui, toujours le plus brillant comme le plus beau des officiers de l'armée, arriva en vieille pelisse, en pantalon et bottes sales, et monté sur un cheval do hussard autrichien, auquel il avait eu grand soin de laisser sa selle, sa bride et jusqu'à son licou de corde.

La surprise (}ui résulta de cet accoutrement fut générale; et « Quel cheval avcz-vous là? » fut la première question que lui fit le général en chef... La réponse était facile : « Un cheval que je viens de prendre à l'ennemi. — Où cela ? — A Vicence, mon général. — Ètes-vous fou ? — J'en arrive et même j'en rapporte des nouvelles, que vous ne jugerez peut-être pas sans importance. » A l'instant le général Bonaparte prend La Salle à part, cause avec lui un quart d'heure et rejoint le groupe formé par les généraux Berthier, Masséna, Augereau et parles officiers d'état-major présents, en annonçant qu'il vient de faire La Salle chef d'escadron; or, voici le complément de (îette anecdote.

La Salle, ainsi que je l'ai dit, joignait à une instruction variée, à beaucoup d'imagination, à une égale facilité d'écrire en vers et en prose, à toutes les qualités de l'esprit et du cœur, une amabilité charmante, une gaieté imperturbable et autant d'originalité que de grAce; de plus, avec la figure la plus heureuse, une force remarquable, une indicible adresse, il avait une activité et une ardeur infatigables, une vaillance chevaleresque, l'enthousiasme de ses devoirs et de son état, une capacité rare, un attachement invariable pour ses amis et la tendresse la plus exaltée pour sa mère.

Organisé de cette manière, la gloire, l'amitié, le devoir, quelques sacrifices qu'il leur fît, lui laissaient des moments disponibles pour l'amour, et, sans suivre La Salle dans la carrière de la galanterie qu'il a parcourue d'une manière aussi bizarre que variée, je dirai qu'il s'était attaché à la marquise de Sale, une des femmes de la haute Italie les plus citées par son esprit et par ses charmes, femme qui s'était prise pour lui de la plus vive passion et qui depuis s'est empoisonnée du désespoir de l'avoir perdu.

Les opérations de la guerre, en conduisant la division Masséna à Vicence, qu'habitait la marquise, avaient fait naître cette liaison, mais, en ramenant nos troupes sur les bords de l'Adige. elles l'avaient interrompue. L'amour avait fait trouver h La Salle et à sa maîtresse le moyen de correspondre à travers l'armée autrichienne; toutefois des lettres étaient de faibles compensations, La Salle n'était pas homme à s'en contenter, et, pour substituer quelque réalité à d'insuffisantes illusions, il résolut une de ces entreprises que le succès peut seul justifier. Il choisit vingt-cinq hommes dans le 1" régiment de cavalerie, un des meilleurs corps de cette arme que nous eussions alors, les rassemble à la nuit fermée, part immé-

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