LES INJUSTICES DE L'HISTOIRE
d'une interminable série d'élévations, de grâces et de renommées; le serment et la défense de la redoute de Montenotte font la fortune et l'illustration d'un homme étranger à l'un comme à l'autre. Que d'exemples de ces injustices! La bataille de Fontenoyest gagnée par le conseil d'un sergent d'artillerie, et l'honneur en est resté à qui la perdait. Le sergent Perreau, par ce cri : « A moi d'Auvergne, ce sont les ennemis », se voue à une mort certaine, sauve son régiment et l'armée d'une surprise qui pouvait tout compromettre, c'est d'Assas qui hérite de la gloire. Vernicr préside la Convention à la trop fameuse séance du 1" prairial; il la préside à la face de quatre cents députés, de tout ce qui encombrait les tribunes et de la masse des forcenés qui envahirent la salle et l'ensanglantèrent en y portant la tête de Féraud. Eh bien, le stoïcisme, l'énergie déployée par Vernier dans cette circonstance, n'empêchèrent pas que sa conduite et son rùle ne fussent allribués à lioissy d'Angias, qui les accepta comme Rampon a accepté le bénéfice de l'héroïsme de Fornésy, comme Bonaparte et Augereau ont accepté l'honneur d'avoir vaincu sur le pont où ils avaient échoué. Je pourrais multiplier de telles citations; mais ce qui précède suffit pour justifier ce mot, que me disait un jour M. le baron Prévost : « On pourrait faire un ouvrage bien curieux sous ce titre : De la fausseté des faits réputés historiques et consacrés far des monuments. »
Cependant l'injustice se répare parfois, et, puisque nous avons pu venger un brave de celle dont il a été la victime, complétons ce tribut trop tardif en disant : « Honneur à la mémoire du colonel Fornésy, qui, rebuté par un si grand déni, prit sa retraite sans même recevoir le grade honorifique de général de brigade, se retira à Morges, canton de Vaud, où il était né, y mourut sans
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espoir d'une réparation posthume, sans léguer aux siens le prix de ses grandes actions. »
Les combats d'Arcole avaient mis hors de service plus du tiers de Tarmée d'Alvintzy et un sixième de la nôtre; malgré cette différence, l'équilibre était loin d'être rétabli; notre position continuait à être menaçante, mais Tennemi était épouvanté de ce qu'il y avait d'audacieux et de profond dans l'opération de guerre qui venait de lui arracher une victoire, regardée par lui comme certaine. Son armée n'était donc plus en état de reprendre l'offensive, pas plus que nous n'étions en état d'attaquer; il lui fallait du repos et des renforts; nous en attendions également; or ce répit nous mettait à même de les recevoir, et le général Bonaparte n'était pas homme à ne pas l'utiliser. Il renforça les corps par la plus prompte arrivée possible de tout ce qui se trouvait disponible, tant en France que dans les dépôts de l'armée et jusque dans les hôpitaux; il pourvut aux besoins des troupes, ajoutant à leur bien-être, excitant de plus en plus leur confiance et leur enthousiasme. Il donna de nouveaux et magnifi(jues drapeaux à chacun des corps, et chacun de ces drapeaux rappelait une des circonstances les plus glorieuses pour le corps autiuel il était donné (1). T^nfin,
(1) Sur le drapeau de la 57'^^ de li^mo se trouvait : « La terrible ■'iT'' arriva... » Sur celui de la 32« : o .l'étais tranquille, la brave 32' était là. » Phrases tirées des rapports du général Bonaparte au gouvernement, et que les soldats de ces denii-brigadcs répétaient avec orgueil. Cette mesure eut un grand effet moral; mais il ne pouvait jamais appartenir à un général en chef d'ôter aux troupes dont le commandement lui était confié les drapeaux qu'elles tenaient du gouvernement, et de les remplacer par des drapeaux qui faisaient de lui le dispensateur de la gloire. Les conséquences de cet acte arbitraire ne se firent pas attendre. On ne put empêcher les premiers régiments qui rentrèrent en France d'y rapporter leurs drapeaux de l'armée d'Italie, et ces drapeaux donnèrent lieu à de telles tueries entre ces régiments et les régiments des autres armées, qu'on fut forcé de les faire de suite disparaître.