D'ISOLA A VEROLI
pluie eût cessé sur le matin, était-il facile de prévoir que les terres, détrempées depuis quatre jours, devaient ofïrir d'insurmontables obstacles à l'artillerie, aux bagages, à l'ambulance. L'artillerie avait l'ordre de se mettre en marche à la pointe du jour; mais le pont d'Isola, sommairement rétabli la veille pour le passage des soldats de la division, ne fut praticable au gros roulage que vers neuf heures. A cette heure-là même, on n'était pas encore parvenu à débarrasser les rues des décombres, des morceaux de bois brûlant encore et des cadavres dont ces rues étaient encombrées. Enfin, quand l'artillerie put se mettre en mouvement, il fallut encore faire passer sur le pont les pièces et surtout les caissons un à un, au trot e^ à quelques minutes d'intervalle. Après l'artillerie vint l'ambulance, qui par le combat de la veille avait quatre-vingts blessés de plus et qui, également, fut extrêmement longue à défiler; ensuite vinrent les voitures du payeur et finalement les équipages, qui eux-mêmes transportaient des blessés et qui, malgré tout ce qu'il fut possible de faire, forcés à des haltes continuelles, mettaient un quart d'heure à faire cent pas.
La crainte de passer en voiture sur le pont, que l'artillerie avait très ébranlé, et l'encombrement des rues, déterminèrent Pauline à mettre pied à terre pour traverser Isola; trajet horrible, pendant lequel on ne marchait que sur des membres écrasés, saignants ou noircis par les flammes; il y avait des coins oii l'on avait formé d'énormes tas de ces débris humains; l'église seule contenait les cadavres de près de sept cents malheureux, qui au pied des autels avaient vainement cherché un asile.
Cependant nous étions sortis d'Isola et, à une lieue et demie de la République romaine, nous pouvions espérer toucher à la fin des scènes affreuses dont nous avions l'àme navrée. Plusieurs clous extrêmement douloureux
536 MEMOIRES DU GENERAL lîARON THIEBAULT.
m'empêchaient de monter à cheval , même de supporter la voiture, et me forçaient de faire la route à pied, par conséquent de rester avec les équipages. Pauline marchait aussi, et sa petite Thérèse courait devant nous en ramassant des fleurs; un nommé Chauflard, pharmacien de la division, homme facétieux, nous faisait mille contes. Ricciulli. qui avec Scheel et mon secrétaire était aux voitures, envoyait sans cesse dire à Pauline de l'attendre; car les chemins étaient si exécrables et les chevaux si fatigués, si affamés, que, malgré nos haltes, les voitures ne nous rejoignaient pas ; de fait, on eût été forcé de les abandonher deux fois sans le secours de quatre mules admirables que j'avais en réserve; quand avec leur aide ma voiture avait monté un escarpement ou était sortie d'un trou, mes mules allaient chercher celle de Pauline, puis celle de Scheel, puis mon fourgon; mais tout cela retardait tellement notre marche, qu'à six heures et demie du soir nous avions fait une lieue. Ma voiture s'était déjà cassée deux fois, et cela dans une fondrière où les fourgons du payeur s'étaient brisés et renversés, événement cruel pour ce pauvre homme, qui, au milieu de tous ses sacs et de ses pièces de comptabilité épars dans le bourbier, se désespérait de ne pas savoir comment les en tirer.
La fin du jour approchait, le ciel s'était recouvert; tout reprenait une physionomie moins vivante; nous n'avions mangé depuis la veille qu'un peu de polenta, que mes chasseurs m'avaient donnée le matin; les coups de fusil s'entendaient toujours de tous les côtés et même se multipliaient; enfin, dans un fond marécageux, nos voitures, qui nous avaient rejoints, s'embourbèrent tout à coup, au point que nos cochers déclarèrent qu'il était impossible d'aller plus loin. Par surcroît, dans ce moment même, le capitaine Joachim du 19' de chas-