DÉTRESSE DES EQUIPAGES
seurs, qui, pour je ne sais quel motif, était resté en arrière, m'aborda au galop et me dit : « Trois à quatre cents traînards de la 97*= demi-brigade, à moitié ivres, viennent de former le projet de piller et de brûler les équipages du quartier général. » Puis, après quelques autres paroles, il reprit le galop pour continuer sa route.
Vu l'état d'indiscipline qui depuis trois jours régnait dans l'armée, une telle attaque ne me semblait que trop probable; je voulus y parer : j'ordonnai de rassembler mon escorte de vingt-quatre hommes; il me restait cinq chasseurs; je voulus faire réunir la garde des équipages , elle était entièrement dispersée, chacun ay.".nt profité du disséminement inévitable des voitures pour abandonner son poste ; enfin je demandai l'arrière-garde, que j'avais doublée et avec laquelle j'avais prescrit au commandant du quartier général de marcher jusqu'à ce qu'il m'eût rejoint; mais, après avoircommis la faute de quitter Isola avant d'en avoir fait sortir tous les traînards, ce commandant s'était permis d'abandonner son poste à l'arrière-garde, et. sous le prétexte de trouver de meilleurs chemins, le guide avait fait prendre aux hommes une autre route que celle suivie par la division !... Notre isolement était donc complet, et mon inquiétude d'autant plus affreuse que Pauline, particulièrement menacée selon le rapport que m'avait fait Joachim, se trouvait plus exposée, tout concourant à assurer l'impunité des hommes qui depuis la veille ajoutaient à l'audace d'exécuter les plus grands forfaits la scélératesse de s'en vanter.
Pauline me vit inquiet, me questionna, et je répondis en donnant à tous l'avis de prendre chacun sur nous ce que nous avions de plus précieux; puis je dis à Le Roy de ramasser mon argent et mes bijoux, et je fis tenir
tous les chevaux de selle bridés à côté des voitures; enfin je défendis qu'aucun de nos quelques chasseurs ou de nos domestiques ne s'éloignât. Mais je sentais que ces précautions étaient insuffisantes et j'en étais aux plus triste appréhensions, lorsqu'un de ces bonheurs qui jusqu'alors ne m'avaient jamais manqué dans les occasions décisives, vint m'oiîrir un moyen de salut.
Au bord du chemin, où nos voitures se trouvaient arrêtées, commençait un bois assez clair. Côtoyant la route, je me promenais à grands pas sous les premiers arbres; brusquement, à cent pas sur ma gauche, j'aperçois un chasseur à cheval. Je le fais approcher: il avait quitté son corps le matin pour aller boire, et il était assez ivre pour avoir grand'peine à rejoindre : « Comment, lui dis-je, tout seul, vous avez passé la journée à boire ? — Non, mon général ! j'ai bu avec mes amis les grenadiers de la 30% qui ne sont pas loin d'ici. » A ce mot, je fais monter à cheval Le Roy, mon secrétaire, sergent dans ce corps; je le fais accompagner par un de mes chasseurs, je les fais guider par celui qui venait de me donner cet avis, et je fais porter au commandant des grenadiers l'ordre le plus impératif de se rendre auprès de moi en toute hâte. Je dis à Le Roy ce que je savais ; je le charge de le redire en secret au capitaine, et ils partent au galop. Mais le chasseur aux trois quarts gris retrouvera-t-il l'endroit d'où il est parti? Les grenadiers y seront-ils encore? Surviendront-ils à temps? Déjà les premiers soldats de la 97° étaient arrivés, et, pour faire naître le prétexte à commencer leur pillage, ils insultaient tous ceux qui se trouvaient dans les voitures. J'étais aux prises avec eux; j'employais, pour les maintenir, ce dernier débris d'autorité qui reste attaché quand même aux grades supérieurs ; c'est une suprême ressource qui s'use vite, et le moindre incident.
AT'X PRISKS AVEC DES TRAIXARDS. 539
l'arrivée de leurs camarades venant les renforcer allait suffire pour rendre à nos assaillants leur audace et leur force d'entreprise. Si Le Roy ne ramenait le secours, nous étions perdus; j'étais décidé à résister jusqu'à la mort, mais je savais ce que vaudrait cette résistance et je tremblais à la pensée du sort infâme qui serait fait à Pauline, si resplendissante de grâces et de beauté, et qui mourrait sous la plus ignoble des profanations. Je luttais donc, semblant ne pas entendre les insultes, évitant de laisser la moindre prise contre moi à ces brigands; enfin, après des minutes qui me semblèrent des siècles, je vis à travers le bois les grenadiers accourant par pelotons et au pas de charge. C'étaient ceux avec qui je m'étais battu si souvent; ils avaient pour moi plus que de l'attachement, presque de l'enthousiasme; je les fis "mettre en bataille; je parlai séparément aux officiers, qui me jurèrent de mourir plutôt que de souffrir un criminel attentat. Mais il fallut tout ce déploiement de forces et de dévouement pour tenir en respect les quelques centaines de misérables qui, non sans s'être concertés et furieux de perdre et le fruit du pillage et leur belle victime, lancèrent encore des menaces avant de se décider à passer.
Après avoir établi le bivouac de mes compagnies et placé les postes nécessaires, j'avais couru vers Pauline ; elle tremblait, ayant eu l'intuition d'un grand danger; je causais avec elle à la portière de sa voiture, j'essayais de la rassurer lorsque Le Roy survint en grand désarroi : « Que diable est-ce encore? lui criai-je plus que je ne lui demandai. — Général, il vient de m'arriver un malheur : en prenant votre argent et vos bijoux, j'ai pris votre portrait, et je l'ai perdu. ^ Ce portrait en miniature, fait àNaples et assez ressemblant, plaisait à Pauline, et cette circonstance lui donnait à mes yeux un véritable prix.
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Ma réponse fut : « Faites publier vingt-cinq piastres de recompense à qui le rapportera. »
Je ne sais plus qui, peu d'instants après, m'apprit que, à une petite demi-lieue en avant de nous, se trouvait un couvent des Itères de la Trappe; c'était quelqu'un qui avait couché dans ce couvent et qui, après m'avoir vanté rhospitalité des Pères et m'avoir dit que jamais aucun Français n'avait manqué d'j' être logé et rafraîchi selon ses désirs ou ses besoins, me poussa de m'y rendre. Nous étions bloqués sans pouvoir nous écarter pour chercher quelques provisions : la petite Thérèse venait de me dire qu'elle avait pourtant bien faim, et. pour sauver un troisième bivouac à Pauline, pour trouver quelques vivres, je résolus daller passer la nuit dans ce couvent. Je fis en conséquence monter Pauline ù cheval, je fis prendre sa fille par mon maréchal des logis; Ricciulli, Scheel. la gouvernante, Pagni, son enfant et sa bonne (4); Chauffard, le payeur et quelques autres suivirent tant à pied qu'à cheval; je pris avec moi deux de mes cinq chasseurs d'ordonnance et, comme escorte et garde, la compagnie de grenadiers du premier bataillon, forte de quatre-vingt-dix hommes.
La nuit était venue, le temps s'était recouvert; il bruinait, quand notre caravane se mit en route. Après une heure de marche par des chemins horribles, nous arrivons au couvent, asile sans cesse ouvert aux voyageurs comme aux malheureux! La grande porte est fermée ! Mes hommes frappent ! Les coups retentissent, et l'écho qui les répète est la seule voix qui y réponde. Mais déjà le seuil d'une porte latérale est franchi; une cour est traversée, sans qu'aucune lumière se laisse
(1) Ce Pagni, que j'ai cité parmi les hommes fréquentant le salon de Mme l'arabita à Naples, suivait aussi Tarmée, ainsi que d'autres Napolitains fuyant leur patrie.