‹ Mémoires;Chapitre 28 sur 222 · RATATOUILLE DE CHAMBRÉE · texte numérisé non relu

RATATOUILLE DE CHAMBRÉE

Empereur d'Autriche, qualifié par je ne sais combien de titres et d'épithètes saugrenues ». Elle commençait par remercier ce prince des jeunes volontaires de Vienne, qu'il avait bien voulu envoyer, et par lui en demander d'autres, tout en se plaignant de ce qu'il donnait à ses soldats des pantalons trop étriqués, des capotes trop courtes, ce qui forçait d'en sacrifier deux pour en avoir une; de ce que les fusils étaient trop lourds et trop mal faits pour qu'on pût s'en servir agréablement; de ce que les soldats n'avaient jamais d'argent dans leurs poches et de ce qu'aucun d'eux n'avait de montre... Puis venaient les signatures : Bat Bcaulieu. — Rosse Davidovich. — Bloque-Wurmser. — Groque-Alvintzy. — Avale Provera. On le voit, c'était de la ratatouille de chambrée; mais les soldats la trouvèrent excellente, et c'est tout ce qu'on voulait.

Toujours la guerre sera en môme temps un métier de fainéants et de forçats. Un jour logé dans des palais et disposant des trésors et des maîtres de la terre; le lendemain dans la bouc, manquant du nécessaire, en proie à toutes les intempéries et à la discrétion du jilus obscur soldat, suivant que l'on est ou le battant ou le battu. Nous triomphions alors, et, de retour de notre magnifique expédition, il était naturel de donner au plaisir le peu de jours que la gloire ne réclamait pas. Nous eûmes donc des repas et des parties de chasse, la plupart assaisonnés d'orgies pour lesquelles parfois je sauvais les apparences, des réunions de jeux auxquelles je ne prenais plus aucune espèce de part. *Vux promenades près, ces réunions m'étaient d'ailleurs désagréables: car, il faut bien que je le dise, malgré tous les efforts que j'ai pu faire, je ne suis pas arrivé à m'entraîner de sympathie vers la plupart de mes camarades, qui se faisaient gloire de façons et d'habitudes antipathiques à mes goûts

comme à ma nature (1). Sur des milliers d'officiers avec lesquels je me suis trouvé en contact de 1792 à 1814, j'en citerais à peine vingt-cinq que j'aie traités en amis. Dans ces conditions et mêlé à des camarades aimant les joies plus bruyantes que réelles, je n'ai pas conservé de ces parties un souvenir qui mérite d'être mentionné, et je ne vois d'intérêt à en rappeler que la circonstance suivante :

Une des particularités de cette armée d'Italie était d'y voir avec humeur les militaires arrivant des autres armées : « Ils viennent, disait-on, partager une gloire et une solde (2) qu'ils n'ont pas gagnées ». Ces sentiments éclataient même à propos des renforts dont

(1) Entre cent autres exemples que je pourrais cilcr de la délicatesse de leurs plaisanteries, j'en noterai un, parce qu'il se rapporte précisément à celte époque de mon séjour en Italie.

Un nommé Beltrami, passant sa vie dans une terre à ([uelqucs lieues de Vérone, terre dans le cliàteau de laquelle il ne manquait rien, pas même un sérail, invita le f,'énéral Masséna et les olFiciers de son état-major à une chasse au cluvreuil. et, comme le ^^énéral accepta, nous l'y accompaf,mâmes. Tandis que je montais à cheval pour me rendre chez cet <iri(,nnal, un de mes camarades me remit pour lui une espèce de Mllet, lieureusemcnt ouvert, (juc jjar conséquent je crus devoir lire et que je me gardai de remettre, ce billet contenant au milieu de mille extiavagances : « L'amico ThiebauU non ama star solo a lello, abbiati' curadcUa xna sainte. » (L'ami Tliiébault n'aime pas à être seul au lit, ayez soin de son salut, etc.)

(2) C'était encore la seule armée où l'on était soldé en argent, et sur les cent quatre-vinj;t-lrois francs que je touchais pai' mois, j'en envoyais cent à mon père, me tirant il'aU'aire avec le resl.' comme je pouvais, c'est-à-dire en ne faisant bien souvent qu'un repas par vingt-quatre heures ; en faisant, sans bas dans mes bottes, la guerre dans la neige et la glace; en ne montant, à un mauvais cheval près, que des chevaux pris à l'ennemi et qui se payaient cent vingt francs; en ne gardant pas. à trois cents lieues de chez moi, un sol pour le cas où j'aurais été malade ou blessé. Mais alors que tout se payait en mandats, la moindre suiimie en argent était un si précieux secours, que la pensée d'aider ainsi mon père me rendait faciles toutes les privations.

FRATERMTK ET RIPAILLES. 65

l'armée avait le plus besoin, que le général Bonaparte réclamait avec le plus de véhémence. Jusque dans les cafés on criait : « Le Directoire envoie des troupes parce qu'il n'a pas de quoi les solder et les nourrir ailleurs. » Nous avions donc été reçus avec quelque défiance; mais, lorsque nous eûmes prouvé que nous savions gagner notre solde aussi bien que les premiers arrivés, nous fûmes admis à fraterniser, comme on disait encore à cette armée, et les occasions de ce genre, étant faciles à faire naître, se traduisirent par des ripailles dont Burthe fut l'innovateur et l'ordonnateur. La première fut un déjeuner donné aux officiers de la division Augereau, qui furent invités en vers rocailleux et durs, les seuls que Burthe pouvait faire, mais qu'il faisait avec assez de facilité, ce qui par représailles nous vakit et des vers et des repas. Toutefois ce bruyant intermède ne devait pas se prolonger, et si nous mettions tant de zèle à nous reposer de la guerre, c'est que nous allions bientôt la recommencer.

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