NOUVELLES CAMPAGNES
conclure une sorte de traité, on ne pouvait s'en occuper que dans l'intervalle de la défaite d'une armée autrichienne à l'arrivée d'une autre. Or la reddition de Mantoue était devenue certaine par les victoires de Rivoli et de la Favorite, et l'itinéraire de la quatrième armée autrichienne donnait le temps rigoureusement nécessaire pour l'expédition contre Florence et Rome; elle fut de suite résolue et préparée.
Dès qu'on eut appris que l'on allait entamer ces riches contrées de la Toscane et de la Romagne, les généraux Masséna et Augereau réclamèrent immédiatement et concurremment le lucratif honneur d'être chargés de cette opération. Ce fut un sujet de conflit, durant lequel les troupes de part et d'autre formaient des vœux pour leur chef respectif, et nous prônions les incontestables titres qui devaient faire préférer le général Masséna à son compétiteur, lorsqu'on apprit que le général Bonaparte, renouvelant Thistoire du juge et des plaideurs, s'adjugeait l'expédition pour lui-même. C'est peu de jours avant le départ du général Bonaparte pour la Romagne, que fut répandu avec profusion un hymne, attribué à Bourrienne, et qui, composé sur l'air du Chant du départ^ contenait de fort belles strophes. Voici lune de ces strophes que je me rappelle et qui suffira pour montrer dans quel but l'hymne avait été fait :
Romain, lève les yeux : là fut le Capitule,
Ce pont est le pont de Codés, Ces charbons sont couverts des cendi'és de Scévole.
Lucrèce dort sous ces cyprès.
Là Brutus immola sa l'ace,
Là fut englouti Curtius.
Et César, à cette autre place,
Fut poignardé par Cassiiis.
Romain, la liberté l'appelle.
Sache vaincre ou sache périr;
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Un Romain doit vivre pour olle, Pour elle un Romain doit mourir.
Le fait est que le jour où Mantoue eut capitulé et où le général Bonaparte jtassa le Po, c'est-à-dire le 2 février (14 pluviôse), la division Joubert quitta Rivoli et se dirigea sur Trente; les divisions Masséna et Guieu se portèrent également en avant, celle de Masséna pour aller prendre position à Montebello, d'où elle se rendit à Vicence, où La Salle me prési'nta à la charmante marquise de Sale.
Le 6, nous marchâmes sur Rassano, que l'ennemi avait couvert do redoutes, qui fut attaqué avec vigueur et rapidement enlevé; malgi-é le temps effroyable qui nous accueillit à notre entrée dans cette ville, l'ennemi fut poursuivi, atteint le soir à Carpeneto; le pont sur la Piave fut enlevé au pas de course et à la baïonnette; deux pièces de canon et plus de mille prisonniers, dont trente-deux officiers, tombèrent entre nos mains.
Du 10 au 18, la division manœuvra autour de ses cantonnements de Uassano, pour reconnaître le cours de la Brenla, étendre les cantonnements jusqu'à Cismon et Primolano, enfin diriger une reconnaissance, puis une attaque sur Feltre, où Tarrière-garde de l'ennemi, qui seule put être atteinte, abandonna entre nos mains un drapeau, deux cents hommes, deux pièces de canon, plus de cent chevaux et quarante voitures de farine, d'avoine et de fourrage.
Le 18, je portai à La Salle Tordre de partir le lendemain à trois heures du matin pour faire avec cent chasseurs une reconnaissance, je ne sais plus sur quel point. Il venait précisément d'acheter une carte assez détaillée du pays; nous la déployâmes, et apercevant au milieu des ornements de la légende deux petites bouteilles, sur
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l'une desquelles était écrit : Piccoli, et sur l'autre : Refosco : « A coup sûr, me dit-il, ce sont là les noms des meilleurs vins du pays; ainsi nous allons commencer la reconnaissance dont je suis chargé par celle des vins. » Et ce fut en buvant une bouteille de chacun de ces vins que nous discutâmes le plan de cette reconnaissance. Le plaisir de me trouver avec lui me décida à accompagner La Salle; nous n'eûmes pas la chance de rejoindre l'ennemi; mais une autre reconnaissance qu'il fit me rappelle un de ces faits de bravoure et de folie qu'il multipliait, sans s'inquiéter si ces faits étaient remarqués; seule la mention que j'en fais peut les aider à se sauver de l'oubli.
Le 28, La Salle avait reçu l'ordre de partir le lendemain avant le jour, avec vingt-cinq dragons, afin de se rendre au bosco del Mantello et de se porter de là à Ospedaletto. Sa mission terminée au bosco del Mantello, il s'était rendu à Ospedaletto, où la fatigue de ses chevaux le décida à s'arrêter pour les faire reposer et manger, et pour faire rafraîchir ses hommes. Il avait, en conséquence, placé une vedette à la tête du village, et, restant à cheval avec un brigadier, il avait fait mettre pied à terre à l'officier commandant sous ses ordres, ainsi qu'à tout le détachement, et les avait chargés de réunir au plus vite les vivres et les fourrages. Ses hommes s'étaient donc dispersés, lorsque la vedette se laissa surprendre, puis enlever, et La Salle se trouva brusquement assailli par tout un peloton de hussards autrichiens. Heureusement le brigadier, resté à cheval avec kii, était, ainsi que La Salle, un homme extraordinaire sous les rapports de la vaillance, de la présence d'esprit, de l'agilité, de la force, et ces deux Codés, ne prenant conseil que de leur audace, résolurent de faire, à eux seuls, tète à tout le peloton. Une charrette dételée se trouvait en avant
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d'eux et contribuait à rétrécir encore la rue déjà peu large; ils s'étaient précipités vers cette charrette au moment où le premier des hussards autrichiens la dépassait, et, tandis que La Salle abattait le hussard, le brigadier abattait le cheval. Deux hussards qui parurent ensuite furent abattus de même, et lorsque le gros du peloton arriva, hommes et chevaux tués en tas formaient un obstacle qui servit aux deux braves pour prolonger leur résistance. L'officier eut ainsi le temps de revenir et de seconder de son mieux ces deux terribles combattants; quelques dragons suivirent; dès lors la défense fut certaine; mais à peine La Salle se vit-il appuyé par huit ou neuf hommes qu'il se précipita au milieu de ses agresseurs, et, son exemple ayant au dernier point éleclrisé ses dragons, il tua ou fit prisonniers la presque totalité de ces hussards, non sans rentrer en possession de sa vedette.
Les jours suivants furent occupés à des mouvements qui avaient pour but d'appuyer la gauche de la division Augereau, commandée par le général Guieu, et qui, d'après les ordres du général Masséna(i), rejetait au delà de la Piave les corps autrichiens se trouvant encore sur la rive droite de cette rivière. Pour juger d'après luimôme comment cette opération s'exécutait, le général Masséna était parti de Bassano avec ses troupes, et, tandis qu'il envoyait le général Ménard et l'adjudant général Kellermann soutenir son mouvement par des reconnaissances, tandis que, d'autre part, pour éviter que l'ennemi ne réunît toutes ses forces contre le général Guieu , deux fortes reconnaissances avaient été confiées, l'une au général Rampon sur Pederobba, l'autre
(1) Le général Augereau était alors à Paris, où il avait été chargé de porter les drapeaux pris à Rivoli, à la Favorite, à Saint-Georges et à Mantoue.