‹ Mémoires;Chapitre 31 sur 222 · RECONNAISSANCES · texte numérisé non relu

RECONNAISSANCES

au général Motte sur Feltre, le général Masséna se rendit à Sel va, et, chemin faisant, son avant -garde avait chassé de Vimadelle trente et quelques hussards autrichiens. Prêt à entrer à Selva, le général Masséna désira savoir si les hussards chassés de Vimadelle avaient repassé la Piave et s'il n'y avait pas d'autres détachements ennemis sur la rive droite. 11 m'ordonna de jirendre le demi-escadron de dragons qui lui restait, c'est-à-dire trente-quatre hommes, et de remonter la rivière jusqu'à Santa Mama, afin de communiquer en même temps avec l'adjudant général Kellermann, dont la reconnaissance avait porté sur ce point.

J'arrivais presque à Santa Mama et j'allais descendre un tertre boisé qui dominait le pays, lorsquej'aperçus, à un quart de lieue au delà de la Piave qui coulait à mes pieds, le feu de quelques coups de carabine. Je m'arrêtai : « Ce sont de nos dragons! » s'écria un des hommes de mon détachement connu pour avoir une vue excellente. Ma lunette confirma ce fait; mais aussitôt des sabres brillèrent, et ces dragons furent chargés par des hussards beaucoup plus nombreux qu'eux. En un instant je fus en bas du tertre, et, suivi de mes hommes, je me jetai dans la Piave, qui par bonheur se trouvait guéable sur ce point. Parvenu sur la rive gauche, je reformai mon peloton sans m'arrôter, et, au grand trot, je continuai à me porter en avant. A cinq cents pas de la rive, je trouvai l'adjudant général Kellermann seul et qui, monté sur un cheval dont il n'était pas le maître, n'avait pas osé en venir aux mains avec l'ennemi; mais il me dit que ce fou de La Salle, pour répéter son expression, s'était laissé emporter par sa tête et se trouvait compromis d'une manière diabolique. On conçoit si je pris le galop, et bientôt je distinguai La Salle qui, coupé par ces Autrichiens et sans cesse attaqué

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par eux, se défendait avec la plus vive énergie; toutefois sans secours il aurait fini par succomber, lorsqu'à notre approche la scène changea. Les Autrichiens disparurent, et, ainsi dégagé, La Salle eut la facilité de reformer son peloton. Dans cette situation, je pouvais sans doute aller jusqu'il lui, réunir mon peloton au sien et, quoiqu'il eût quelques-uns de ses hommes hors de service, charger avec lui les hussards dont nous aurions eu bon compte; mais nous étions au delà de la Piave, nous y étions sans ordres ou plutôt contre les ordres; nous y étions au milieu des troupes autrichiennes; nous ne savions pas ce que nous avions sur nos flancs ou môme en arrière de nous, et nous ignorions également où nous aurait conduits une charge dont nous n'avions rien à espérer. En conséquence, arrivé à deux cents pas de lui, je m'arrêtai; il exécuta un demi-tour et partit au trot pour venir se placer à deux cents pas en arrière de moi; mais au moment où il allait me dépasser, et comme je m'avançais vers lui. il se jeta sur moi et m'embrassa en criant : « Amitié éternelle », serment auquel la mort nous a trouvés lidèles. Il est inutile de dire que nous revînmes aussitôt jusqu'à la Piave et que nous la retraversàmes. C'était temps, car. indépendamment des soixante-quinze hussards qui nous suivaient à distance, cent cinquante autres, arrivant par notre gauche et longeant la rivière, étaient prêts à nous couper la retraite. Ils parurent même vouloir passer la rivière à leur tour; mais le feu de mousqueterie de nos dragons les décida à se retirer. Ainsi se termina cette échauffourée qui coûta à La Salle deux hommes, deux chevaux et plusieurs blessés. Lui-même y reçut deux coups de sabre, l'un sur sa pelisse, l'autre sur le haut de son gant à la Crispin, tandis que son cheval reçut un coup de sabre sur le nez et une halle à la croupe, ce qui lui fit donner le

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nom de Kugel (balle). L'ennemi n'en fut pas quitte à si bon marché, nos hommes ayant toujours pointé.

Ce fut au reste le dernier jour où La Salle et moi nous guerroyâmes ensemble, l'adjudant général Kellermann et lui ayant quitté la division Masséna immédiatement après pour aller se couvrir de gloire à la bataille du Tagliamento.

Nous venions de rentrera Bassano, lorsque le général Masséna reçut par une voie certaine, non seulement la nouvelle de la prochaine arrivée du prince Charles, mais des renseignements précis sur le nombre, l'espèce et la marche des troupes qui le suivaient. Ce devait être l'objet d'une dépêche importante, qu'il fit immédiatement, et, à huit heures du soir, pour me reposer des fatigues d'une journée fort active qui avait commencé à une heure du matin, il me donna l'ordre de partir à l'instant à franc étrier, de rejoindre le général en chef dans la Romagne et de lui remettre cette dépêche.

J'ai dit plus haut quelle avait été la leçon que le général Bonaparte m'avait donnée à Milan, et comment je m'étais préoccupé d'être dorénavant en mesure de répondre à toutes les questions qu'il pourrait me poser. Je connaissais jusque dans les moindres détails les effectifs de notre division, les ressources en matériel, le mode et la nature des distributions, la position relativement à l'ennemi, etc. Tout en galopant, je repassais sans cesse mes notes et surtout mes chiffres, et, si je parvenais à voir le général en chef, j'étais sûr de le satisfaire sur toutes ses interrogations, avec des détails et des corollaires qui n'auraient rien laissé à désirer. Je courus donc sans reprendre haleine jusqu'à Ferrare; mais là j'appris du commandant militaire que le général en chef avait repassé le Pô la veille, qu'il avait assuré pour quelques mois la tranquillité sur nos derrières, qu'il rapportait,

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une trentaine de millions pour son armée, qu'il connaissait les nouvelles, et qu'en ce moment même il devait avoir revu le général Masscna ou avoir communiqué avec lui. On conçoit mon désappointement; mais, comme le général en chef n'était plus où j'étais chargé d'aller, comme personne ne pouvait me dire où il était, et que de plus il savait ce que la dépêche dont j'étais porteur devait lui apprendre, en dépit de mon déplaisir, ma mission se trouvait terminée avant d'avoir été remplie, et je navals plus qu'à retourner d'où j'étais venu. Enfin, rien ne réclamant ma présence à Bassano, à quelques heures près du moins, je consacrai ces quelques heures ù un repos nécessaire, et, m'étant fait écrire et signer par le commandant de Ferrare tout ce qu'il m'avait dit, je retournai le jour d'après auprès du général Masséna, qui approuva ma conduite.

Nous approchions du dernier grand épisode de guerre de cette campagne magique. Telle était la nouvelle : Le prince Charles, suivi de 25,000 hommes d'élite de l'armée du Rhin, venait prendre le commandement de forces considérables qu'il rassemblait sur le Tagliamento. Le héros de l'Empire allait se mesurer avec le héros de la Hcpublique. Sans doute on venait de fournir à ce dernier les deux tiers de renforts tant de fois demandés, promis et trop attendus, c'est-à-dire deux divisions (20,000 hommes), sans lesquelles il n'aurait eu qu'à fuir des lieux qui retentissaient de sa renommée désormais immortelle; mais, sans compter les recrues et les malades, les blessés rentrants et des montagnards du Tyrol nouvellement enrôlés, l'armée autrichienne allait être renforcée par six divisions, dont une tout entière de grenadiers; ainsi le prince Charles pouvait aborder le général Bonaparte ou l'attendre avec 90,000 hommes, alors que le général Bonaparte, forcé de laisser 20,000

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hommes sur la rive droite de l'Adige, ne pouvait agir au delà de cette rivière qu'avec 50,000 combattants. Encore y avait-il entre la situation de ces deux chefs cette différence, que tout ce qui restait de ressources et de moyens au gouvernement de Vienne était mis à la disposition du généralissime, frère de l'Empereur, alors que la défiance, la jalousie, rendaient le Directoire récalcitrant envers celui qui semblait ne plus laisser de rôle et d'illustration pour personne. Toutefois ce dernier avait fait à son armée une telle habitude de la victoire et à ses ennemis une telle habitude des défaites, que d'avance le moindre de ses soldats était certain, non seulement de battre le prince Charles, mais môme d'aller à Vienne, ce qui était bien plus difficile. Personne n'aurait pu dire ou comprendre comment on y arriverait; mais on ne cherchait pas même à s'en rendre compte; on pensait seulement à ce que l'on ferait quand on serait arrivé, et cette conviction eût été égale quand bien même les difficultés, les chances et la distance eussent été décuplées.

Tel était le pouvoir de cet homme sur l'armée d'Italie, la plus patriote de toutes. Dans sa foi révolutionnaire, elle divinisait en quelque sorte son chef républicain, qui servait avec tant de gloire la cause de la liberté; qui pour jacobinisme avait été arrêté à Nice et destitué par Aubry ; qui, fondateur de la République Gispadane, créait et fondait la République Cisalpine; qui, sur l'offre de l'Autriche de reconnaître la République française, répondait : « La République n'a pas besoiîi d'être reconnue, elle est en Europe comme le soleil sur l'horizon »; qui disait aux députés de Venise : « Jamais je ne prêterai mon secours contre des principes pour lesquels la France a fait la Révolution » ; qui enfin écrivait au prince Charles, sur le ton de l'égalité : « Monsieur le

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général en chef. » Oui, le républicain Bonaparte avait un tel pouvoir sur cette armée que c'est elle qui lui fournit le plus de courtisans et de séides quand il se fit empereur, roi d'Italie, et, tandis que nous nous battions pour la gloire de la République au milieu des provinces vénitiennes, nous étions loin de nous douter que ces provinces fourniraient à la cour impériale le plus de titres de première classe, à la conquête desquels la gloire des armes devait rester étrangère. Citerai-je ainsi le duc de Vicence, le duc de Bassano, le duc de Feltre, le duc de Bellune, le duc de Cadore, le duc de Frioul, le duc d'Istrie, le duc de Padoue, et par extension le duc de Raguse, dont la conduite fut caractérisée par cette expression familière du soldat : Tu me raguses... pour : Tu me trahis; le duc de Ualmatie, que l'on aurait tout aussi bien pu nommer le duc de Morlaquie . ce qui lui aurait peut-être épargné l'accueil que ce malheureux nom de Dalmatie lui a valu (1)? Véritable pillage de noms usurpés, que rien ne justifiait, auquel, dans les l*]tats vénitiens,Vérone, Venise et la l'ulésine ont seules échappé. Ces noms ont donc justement été contestés, attaqués, déniés même, tout autant que seront éternellement respectés les noms donnés par la victoire qui les consacre, tels que ceux de Rivoli et d'EssIing, d'Elchingen et de la Moskowa.

C'est par de tels abus de son pouvoir que Bonaparte devait ruiner son empire; de même, c'est en retour des excès de la Révolution que Paris devait être souillé deux fois par les ennemis de la France, que la France mutilée et ravagée devait deux fois aussi retomber sous la main impure des coryphées de Coblentz sans recouvrer, en

(1) Les Dalmates ont toujours eu la réputation d'être violents, ivrognes, enclins au vol et au brigantlage. Les Morlaques, voisins des Dalmates. sont d'intrépides guerriers. (Éd.).

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