GONDOLES ET GONDOLIERS
répètent de petites glaces, et c'est ainsi que. isolés en quelque sorte du monde, nous étions mollement conduits et légèrement balancés sur une onde parfaitement calme, dans un silence troublé seulement par le bruit des rames et par les voix des gondoliers qui cherchent à s'éviter. J'ignore si en aucun lieu du monde on a rien inventé qui fût plus favorable à l'amour que ces tête-à-tête, que rien ne pouvait interrompre et dont, par un seul signe fait aux gondoliers, on pouvait assurer toute la durée désirable. Qu'on suppose une jolie femme vêtue de blanc et ne pouvant manquer de ressortir sur les coussins noirs de tout léclat de sa jeunesse et de sa parure. Par malheur, je ne courais avec ma chère hôtesse le risque d'aucune de ces séductions; peut-être trouva-t-elle les preuves de ma droiture trop complètes; mais, pour ne l'avoir pas éprouvée, la volupté n'est pas de ces choses qu'on n'imagine.
Toujours est-il que les gondoles étaient à coup sûr une des curiosités principales de Venise. Intérieurement elles n'étaient pas toutes aussi cossues; mais extérieurement toutes se ressemblaient au point qu'il eût été impossible de distinguer celles des plus grandes personnes de celles qui, comme les fiacres, sont à la course et à l'heure. A l'époque que je rappelle, le peuple aurait assassiné quiconque eût attenté à ce signe de l'égalité (1), de sorte qu'il n'y avait, à la première vue, d'autre différence entre la gondole du pauvre et celle du riche, du seigneur et du plébéien, que la différence d'un à deux
(1) A une époque plus récente, pendant la dernière année que Mme Malibraii a passée on Italie, alors que partout et particulièrement à Venise elle excita un fanatisme dont il n'y eut jamais d'exemple, elle osa concevoir et exécuter l'idée de faire draper sa gondole en rouge, et le peuple lui pardonna. Mais quel rapport reste-t-il entre le Vénitien tudesque d'aujourd'hui et les Vénitiens du temps de 1797?
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gondoliers ; le luxe, en effet, consistait à n'avoir qu'un seul gondolier, mais un hercule capable de conduire aussi vite et plus vite que deux pouvaient le faire; de tels hommes se paj-aient fort cher, et c'est à leur taille, à leur allure particulière que se reconnaissaient les maîtres auxquels ils appartenaient: car toute livrée était interdite, la mise de tous les gondoliers devant être sans restriction la même.
Mme d'Alezze n'avait qu'un enfant, et cette enfant était une fdle, à laquelle Burthe fît sa cour, non qu'il Taimât, mais parce qu'il n'aurait pas demandé mieux que d'en épouser la fortune. Je ne sais ce que pendant un temps il n'aurait pas fait pour obtenir le consentement de la mère : toutefois de tels moyens eussent été sans effet sur le père. Il eut donc la velléité d'enlever la demoiselle et me persécutait pour l'aider dans l'exécution de son projet. Heureusement il échoua, et Mlle d'Alezze eut la possibilité de faire peu de temps après un mariage aussi sortable que celui-là ne l'eût pas été.
Peu de villes ont été bâties avec plus de luxe que Venise, puisque, comme le pont de Kialto, la plupart des palais sont en marbre; mais aucune n'est d'un aspect plus triste, attendu que ces palais, qui bordent d'étroits canaux, sont entièrement noircis par le temps, par l'humidité de la mer et les exhalaisons; il n'y a d'exception à cet égard que la place Saint-Marc, les monuments qui la terminent, et notamment l'église qui en porte le nom. Cette église, je l'avais vue et, si l'on veut, admirée, comme la voit et l'admire le commun des étrangers ; mais je dus le bonheur de la mieux connaître à un émigré français, dont je fis la connaissance chez Mme d'Alezze, et qui, depuis six ans, étudiait Venise et son histoire; il mit la plus grande obligeance à m'accompagnerdans mes courses et à les rendre fructueuses.
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Ce serait une trop longue digression après tant d'autres que de rapporter ici tout ce que cet aimable et savant cicérone me fit découvrir de détails intéressants sur cette antique Venise, la ville de la terreur et de la volupté; nous allâmes visiter ce fameux Bucentoro que le doge montait pour épouser la mer, et ce canal Orfano dans lequel disparaissaient les victimes dont on ne pouvait que pressentir les tortures et la mort; mais je ne pus visiter ni ces plombs, ni ces cachots où se voient encore des ossements enchaînés. Je ne m'attarderai pas non plus à parler du patois vénitien, si doux, si caressant; de ces cara culia... miiso da basi... et tant d'autres expressions aussi gracieuses qu'intraduisibles. Je rentre donc à Padoue.
Un soir, Solignac me fit appeler et me demanda de lui avoir de suite le nom et l'adresse du premier imprimeur de la ville, et, lorsque je lui apportai cette adresse : « Allez chez cet homme, me dit-il, et sans désemparer faites réimprimer ce Moniteur en substituant à tel passage ce qui se trouve écrit sur cette feuille. Cela fait, vous ferez tirer quatre cents exemplaires, et vous me les remettrez tous avant le jour. Mais que personne au monde ne soit instruit de cette réimpression, et que les épreuves, les feuilles de rebut et cette feuille écrite soient brûlées par vous (I). »
L'ordre de cette tricherie venait du grand quartier général de l'armée et précéda de quelque temps le 18 fructidor. Il s'agissait de préparer l'armée d'Italie à cette révolution (2), mais je ne me rappelle ni dans quel
(1) « Es-tu bon, me dit Burtlie quand il sut cette anecdote, de ne pas avoir gardé un do ces Moniteur pour toi ! »
(2) Le Directoire , menacé par la contre-révolution toute-puissante, prévoyait un coup d'État tramé parmi les membres des Anciens et surtout des Cinq-cents; aucune troupe ne devait franchir un rayon de onze lieues autour de Paris, rayon dit constitu-
sens, ni de quelle manière. Ainsi non seulement le secret, mais encore la promptitude étaient nécessaires; toutefois faire sans préparation travailler des Italiens la nuit, leur faire imprimer du français, et en quelques heures tout un Moniteur^ n'était pas chose facile. Le papier, d'ailleurs, avait besoin d'être trouvé, humecté, préparé. Je n'y perdis certes un moment ; pourtant il y eut deux heures de retard: avec tout autre il y aurait eu davantage. Solignac refusa de le croire ou voulut avoir l'air de ne pas le croire, peut-être pour pouvoir au besoin en faire retomber la responsabilité sur un autre que sur lui. Il s'obstina môme à ce que je convinsse qu'il y avait de ma faute. J'affirmai le contraire; il se fâcha, n'obtint rien, et, pour ne pas concéder qu'il avait tort, si toutefois ce n'était par précaution et par calcul, il me mit aux arrêts pour huit jours. Informé de ce fait,Burthe courut chez Solignac. puis vint me dire : « Il sait qu'il a tort, mais il ne veut pas compromettre l'autorité de son grade ; ainsi un mot, et les arrêts sont levés. — Pas une lettre, lui dis-je ; je ne contracte pas une obligation pour une injustice, et je reste aux arrêts. »
Mon hôte raconta ma consigne dans la ville, et toute la haute société de Padoue voulut me voir. Depuis midi ma maison ne désemplissait pas; ma porte était constamment garnie de voitures; j'étais visité par des dames de tout âge, notamment par les comtesses Polcastro, Dotto et Battaglia; pour ce qui est de cette
tionnel; mais, pour se protéger, le Directoire fit détacher de l'armée de Sambre-et-Meuse un corps qui, dans la nuit du 17 au 18 fructidor, vint entourer les Tuileries, fort de douze mille hommes et de quarante canons. La contre-révolution était vaincue. Dans ce conllit. les armées avaient pris le parti du Directoire; celle d'Italie notamment, excitée par des manœuvres dont Paul Thiébault rapporte un exemple, avait, d'après un ordre du jour du général Bonaparte, juré sur ses drapeaux de faire une guerre implacable aux ennemis de la République et de la Constitution. (Éd.)