‹ Mémoires;Chapitre 47 sur 222 · SERVICE FUNEP.RE E\ L'HONNEUR DE HOCHE · texte numérisé non relu

SERVICE FUNEP.RE E\ L'HONNEUR DE HOCHE

loge de l'état-major lorsque nous y entrâmes : « Gloire aux conducteurs des chars, nous dit-il en nous apercevant. — Comment! lui répondis-je, c'est là tout ce que notre chute vous inspire? Franchement, elle méritait mieux, et vous le penserez peut-être quand vous aurez lu ces vers, prélude d'un poème épique que nous méditons. » Il fut interloqué, prit nos vers, les lut, fit rire son auditoire, finit par rire lui-même, et chacun ayant trouvé qu'être parvenus à occuper de nos vers pour empêcher qu'on ne s'occupât de nous, c'était bien s'en tirer, dès lors tout fut dit (1).

Le Directoire avait ordonné que, dans toutes les divisions des armées de la République, un service funèbre serait célébré en mémoire du général Hoche, dont la mort prématurée et si extraordinaire était à tant de titres un deuil pour la France. Je ne mets certes pas en doute que les autres armées françaises et surtout l'armée de Sambre-et-Meuse, que même la division Bernadotte n'aient apporté à celte solennité autant de douleur que d'apparat; mais, à cette dernière division près, il n'en fut pas ainsi à l'armée d'Italie, où, par amour de l'égalité, on voulait de la gloire sans partage, un chef sans rival et le monopole des faveurs et des gnlces, ce qui avait fait considérer le général Hoche comme une sorte d'usurpateur. J'ignore, au reste, comment l'ordre pour cette célébration fut donné, c'est-à-dire rédigé, et si dans ce cas on agit par inspiration ou par impulsion; mais il eût été impossible démettre à cette cérémonie plus de mauvaise

(1) Le début de ces vers est tout ce que je me rappelle; il n'est pas meilleur que ne devait être le reste, et si je le donne, c'est pour compléter l'anecdote.

Prêtez-moi vos accents, Muses de ces cantons ! Je vais chanter en vers deux nouveaux Phaétons Qu'un sort vraiment contraire a conduits à Padoue, Pour les précipiter de leur char dans la boue.

grâce que n'en mirent les vieux généraux de l'armée d'Italie. Quant à la division Masséna, on se borna à réunir les troupes, à me faire prononcer, à moi, capitaine, un discours que l'on m'avait demandé la veille au soir et pour lequel on ne me donna d'autres matériaux que cette instruction : « Soyez court » . . , discours dont personne ne me demanda préalablement la communication, que personne n'écouta, que presque personne d'ailleurs ne pouvait entendre, puisque l'on n'avait pas même fait former un cercle par les officiers généraux et supérieurs, discours après lequel on fit défiler les troupes, qui, en rentrant dans leurs quartiers, pouvaient demander pourquoi on les avait dérangées.

Le 14 juillet fut célébré avec plus de pompe. Après une grande revue et de grandes manœuvres, la ville nous donna un grand repas, dont les plus jolies dames de Padoue firent rorneinent et je crois les honneurs, et qui nous fut servi dans une salle qui passait pour être la plus grande de l'Europe. Indépendamment d'orchestres placés aux quatre coins, cette salle contenait, en laissant encore de vastes espaces pour les promeneurs et pour le service, un fer à cheval de trois cents couverts. Le dîner devait être mangé à six heures; il ne fut servi qu'à neuf, et pendant trois heures et demie tout s'était refroidi dans les casseroles mal étamées. Toute la journée à cheval, abîmé de chaleur et de poussière, je ne voulais rien prendre et je ne m'étais pas même mis à table;je me promenais donc, causant avec les uns et avec les autres, lorsque la jeune et charmante comtesse de Battaglia, dont un des voisins venait de quitter la table, me fit asseoir à côté d'elle, me pressa d'accepter quelque chose et me servit presque de force d'un poisson, aussi beau qu'il devintfuneste à tous ceux qui en mangèrent. Quatre-vingts d'entre nous furent malades. Le général Dumas, qui passait ce jour-là à

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Padoue, et moi, nous fûmes les plus éprouvés; je le fus tellement, que pendant trente jours je ne sortis pas de ma chambre. Une circonstance ajouta même à l'intensité du mal. Réveillé par des douleurs atroces, ayant dans le corps le feu de l'enfer et le froid de la glace sur toute la superficie, j'envoyai successivement chercher deux des meilleurs médecins de la ville, et tous deux répondirent qu'ils ne se dérangeaient pas la nuit; ce ne fut donc qu'après deux grandes heures perdues qu'on alla demander dans un de nos hôpitaux des secours beaucoup trop attendus.

Il semblerait qu'en fait d'empoisonnement j'avais payé ma dette; cependant un nouvel accident de la même nature m'était réservé à Venise; je le dus à des huîtres pèchées dans le port et conséquemment imprégnées du vert-de-gris dont sont couvertes les quilles des vaisseaux garnies de cuivre, auxquelles elles s'attachent. La pêche et la vente de ces huîtres sont défendues. Les habitants s'en préservent, en en mangeantd'autres pêchées loin de Venise; mais les aubergistes ne regardent pas à la vie de ceux qu'ils traitent comme ils regardent à la leur, et pour les surveiller la police était en ce temps-là beaucoup trop mal faite à Venise.

Venise était pour nous le but fréquent de nos courses ; outre ses curiosités, elle offre aux étrangers les plaisirs les plus faciles, et, de Padouejusqu'à Venise, le chemin qui longe le beau canal de la Brenta est ravissant. Nous avions d'ailleurs à Venise notre logement fait chez un M. d'Alezze, ancien sénateur, à la fois riche et bienveillant, chez qui nous étions à merveille.

Ce M. d'Alezze, homme alors de cinquante ans, qui, par sa taille et par sa conformation, ressemblait fort à Berthier, était encore d'une force et d'une agilité extraordinaires. Un jour que nous nous trouvions chez lui, plu-

sieurs jeunes Vénitiens, Burthe et moi, et qu'usant de la liberté dont nous y jouissions, nous luttions d'adresse, il nous dit : « Allons, messieurs, malgré mon ûge, je suis encore plus agile et plus souple qu'aucun de vous. Et, pour vous le prouver, je vous défie d'imiter ce que je vais faire. » De suite, se plaçant au milieu de son salon, loin de tout appui, il éleva sa jambe droite, qu'il tint horizontalement étendue; puis il ploya sur sa jambe gauche assez bas pour que le mollet de la jambe droite vînt appuyer à terre, sans que le talon touchât. Nous essayâmes tous; aucun n'y réussit, alors qu'il recommença à plusieurs reprises avec autant d'aplomb que de facilité. Un mollet superbe et un fort petit pied lui donnaient à la vérité quelque avantage, mais nul de nous n'approcha de la distance que son mollet pouvait lui faire gagner. J'ajoute que j'ai souvent cité ce tour de force et que je n'ai jamais trouvé personne qui l'ait refait. Sa femme, grasse, assez laide, et qui pouvait dire ses trente-huit ans. attendu qu'elle en paraissait beaucoup plus, était du reste parfaitement bonne. Née Pisani, elle appartenait aux premières familles de Venise. Sa manière de vivre était bizarre comme celle de toutes les femmes de son pays et de son rang. Elle se levait vers deux heures et, après avoir pris son chocolat, s'occupait de sa toilette, après laquelle elle recevait des visites jusqu'au dîner. Le soir, elle allait au spectacle et, en sortant du théâtre, parfois à la bottega (café), presque toujours directement au Casino, d'où elle rentrait chez elle à cinq heures du matin. Plusieurs nuits je fus son cavalier, et, de cette sorte, je faisais tous ces trajets couché à côté d'elle sur l'espèce de divan de velours noir à deux places qui termine les cabines des gondoles; ces cabines ferment par des rideaux épais, croisés, et qui, sans ordre, ne s'ouvrent jamais; elles sont à l'intérieur éclairées par des bougies que

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