DESOBEISSANCE
soire de l'armée d'Italie était resté en attendant que le général Berthier le remplaçât titulairement, nous ne passerions pas au mont Cenis. Aussitôt, et encore qu'il fût huit heures du soir, nous nous rendîmes, Burthe et moi, chez ce général. Quelques choses que nous pûmes lui dire, il fut inflexible et nous ordonna de retourner à Padoue, où, pour dire la vérité, le service était désorganisé.
Nous sortîmes de fort mauvaise humeur, et tous deux des plus décidés à désobéir; mais je voulais désobéir sans rien dire, puisque c'était le seul moyen de désobéir certainement, alors que Burthe, qui eût été inconsolable de manquer l'occasion d'une impertinence, dit aux officiers de service, en traversant leur salle et en présence de l'un deux qui venait d'être témoin de l'inutilité de nos efforts : « Si vous avez des commissions pour Paris, vous pouvez nous les donner, car nous partons dans une heure. » Il en fallait beaucoup moins pour nous faire guetter, si ce n'est arrêter, et, pour la seule fois de sa vie, Burthe convint qu'il avait eu tort. Cependant nous échappâmes, ou bien parce que l'on prit ces paroles pour de la jactance, ou bien parce que, partis de suite et ne nous étant pas arrêtés, nous arrivâmes au mont Cenis avant l'ordre de nous faire rétrograder. (Juant au passage de cette montagne, il nous devint possible grâce à Solignac, qui parvint à persuader à l'officier chargé du visa des passeports que son ordre suffisait pour ses adjoints comme pour lui. Nous étions cinq : Solignac, Ilouvelet et Fabvre, tous trois enfants du Rouergue, et ces deux derniers, chasseurs des montagnes, gaillards vigoureux et intrépides marcheurs; Burthe, fort bien fait et sur quoi que ce soit au monde ne croyant le céder à personne; moi, l'aîné de la troupe avec mes vingt-sept ans ; tous cinq par conséquent dans la force de Tàge et dans toute
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l'agilité de la jeunesse. La voiture de Solignac devant partir à dos de mulet, nous convînmes de faire le trajet à pied et nous le fîmes gaiement. Arrivés à onze heures du soir à la Novalese, nous soupàmes à l'auberge de la « Femme sans tête » , c'est-à-dire delà « Bonne Femme», et, à une heure du matin, ayant les trois meilleurs guides du pays et éclairés par des flambeaux, l'un de nos guides portant nos provisions, l'ardeur commença à nous saisir; nous nous adressâmes un défi de rapidité, défi que je gagnai en arrivant, avec une avance de huit cents pas sur celui qui me suivait de plus près, à l'hôtellerie qui domine le point le plus élevé de cette route. Ayant gravi nos cinq lieues de montagne, la descente ne nous parut qu'un jeu; nous fîmes en courant, en sautant le bout des rampes, les deux à trois lieues dont elle se compose ; si bien que, en arrivant à Lans-le-Bourg, nous avions les cuisses brisées et, pour descendre de voiture ou pour y remonter, nous étions obligés de nous faire soutenir.
Rouvelet et Fabvre nous quittèrent à Lyon, celui-ci pour aller rejoindre son bataillon à Toulon, celui-là pour se rendre à Nice, où il avait une place dans les administrations. Ainsi cette campagne d'Italie avait valu au premier de quoi vivre; au second, une épaulette; à Burthe, le grade de capitaine; à moi, celui de chef de bataillon. Solignac, seul d'entre nous, n'avait pas eu d'avancement, mais il avait escompté ses services à un autre taux et rapportait dans sa voiture quatre cent mille francs en or. Cette somme, fort respectable en tout temps, était tout à fait considérable à cette époque; pour Solignac, né de parents très pauvres qui n'avaient pu lui donner aucune instruction, c'était une fortune magnifique. Un jour que Burthe et moi, nous le félicitions de la position dans laquelle il se trouvait : « Vous croyez donc, nous répondit-il avec dédain, que j'attache un grand prix à cet
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argent? Détrompez-vous. Quand on a su le gagner(nous n'osâmes rire de Texpression), on sait le perdre, parce que l'on sait le regagner. Ainsi demain il ne me resterait rien de cette prétendue fortune, qu'après-demain j'en aurais une autre. » Il tint parole, perdit au jeu plus qu'il n'avait, et, pour le reperdre encore, regagna plus qu'il n'avait perdu. Navette effrayante, par suite de laquelle le désordre, les profusions, la folie, un luxe du plus mauvais goût, le jeu surtout dévorèrent je ne sais combien de fois ce que l'activité, la capacité, le bonheur, l'audace avaient obtenu. Solignac était de ceux chez qui l'amour des situations violentes fait naître cet égal besoin de richesse et de ruine : « Vous ne vous abandonnez pas assez, me dit-il un jour que, pendant le môme voyage, il s'était mis à nous juger, Burthe et moi. Vous valez plus que vous ne croyez valoir; mais, pour tirer de vos avantages le parti qu'ils pourraient vous offrir, il faudrait avoir en vous-même une confiance qui vous manque. » ... L'histoire de ma vie est dans ce mot.
Marchant sans nous arrêter, nous fûmes bientôt à Paris, moi au sein de ma famille (1) et près de mon père. C'était toujours là que se trouvaient les plus douces consolations de ma vie; il n'est pas un de ces retours qui n'évoque encore les plus touchants souvenirs. Je revis mes amis, et ceci me ramène à parler de Gassicourt.
L'inconcevable rôle qu'il avait joué à la section Le Peletier, avant et pendant la bourrasque de vendémiaire, l'avait fait immédiatement mettre en jugement et condamner à mort, ainsi qu'Eusèbe Salverte, convaincu des
(1) Il a été dit plus haut que Paul Thiébault avait épousé une jeune fille anglaise; l'union ne fut pas heureuse, et c'est ce qui doit expliquer la réserve qui s'impose sur ce sujet. Toutefois, c'est ici la place de constater la naissance d'un premier fils, Adolpiie, né pendant la campagne d'Italie, et que Paul Thiébault, à son retour, est heureux de retrouver robuste et ravissant enfant. (Éd.)
mômes délits. Heureusement tous deux avaient quitté Paris, dans la nuit du 13 au 14, et étaient allés se cacher, Salverte je ne sais où, et Gassicourt chez un maître de forges du Berry, auprès duquel et sous un nom supposé il resta comme commis pendant tout le temps que sa fuite parut nécessaire. Quelque grave qu'eût été le crime des coryphées des sections et surtout de celle de Le Peletier, encore que les vaincus eussent l'insolence d'attribuer la clémence de la Convention à sa crainte et à l'injustice de sa cause, elle avait paru plus occupée à sauver les coupables qu'à les poursuivre (1). Toutefois l'arrêt de mort n'était pas moins prononcé, et la sollicitude des parents et des amis de Gassicourt fut extrême ; mais ce qui dépassa tout ce que Ton pourrait en dire, fut le dévouement de sa femme. Dès huit heures du matin et par tous les temps, on la rencontrait à pied, seule et courant d'audience en audience, puis de bureaux en bureaux, pour intercéder, atténuer, prier, intéresser; enfin, le jour où la contumace de Gassicourt fut purgée avait été célébré par un dîner que nous avait donné son beau-frère Feuillant. Hélas f ce jour de joie n'avait pas eu beaucoup de lendemains. Je n'ai jamais su ni cherché à savoir comment Gassicourt retrouva Mme Champion de Villeneuve, ou se rapprocha d'elle; mais ces relations dont j'avais été longtemps l'unique confident, que l'amabilité, la beauté et les charmes de cette brune aux yeux célestes rendaient si dangereuses, auxquelles le mariage de Gassicourt semblait avoir mis fin et qui, dans une épître qu'il m'adressa sous le titre de Confession, lui inspirèrent ces vers :
(1) Un jeune furieux, nommé Lafond, arrêté parce qu'il voulut bien l'être, se vanta à la face du tribunal de tout ce dont on l'accusait, se déclara émigré et força ses juges à l'envoyer à l'échaiaud; mais, à cette exception près, personne ne périt des suites de cette révolte.