OCCUPATION DE ROME
le général Berthier avait reçu Tordre d'entrer dans l'État romain, d'en chasser les successeurs de saint Pierre et d'établir à leur place une république.
Pour conjurer le danger, le Pape eut recours à des processions extraordinaires; ses dignitaires offrirent à l'exaltation des fidèles une image du Sauveur qui, au su. si ce n'est au vu de tous, avait été apportée sur la terre par des anges. A défaut de ces secours divins restés impuissants, il en appela à la cour de Naples, qui répondit que ses armements n'étaient pas prêts. Alors, et comme ressource suprême, il eut la pensée de se porter processionnellement au-devant de ses envahisseurs; mais le temps était passé où les fléaux pouvaient à ce prix être conjurés; si entre Attila et Berthier il y avait une distance immense sous le rapport du pouvoir temporel, il faut croire qu'il y en avait une plus forte encore, sous le rapport spirituel, entre Pie VI et saint Léon ; les foudres de saint Pierre brandies contre nos soldats n'avaient fait qu'accélérer leur marche en l'égayant.
Le général Berthier arriva devant Rome le 10 février 1798 (22 pluviôse an VI), et faisant occuper le Monte Mario par 12,000 hommes, il attendit à la Storta que, d'après ses insinuations, le peuple romain, excité et entraîné par le général Gervoni (1), se fût constitué enrépu-
(1) Le général de brigade Cervoni commandait l'avant-garde de l'armée de Rome, et il avait été chargé par Berthier d'organiser le renversement du gouvernement papal. Dans ce but, il presse le licenciement des troupes du Pape, qui ne garde que cinq cents hommes pour sa garde personnelle; il fait arrêter et fuir tous les représentants de l'ancienne autorité; c'est encore lui qui décidera le pape Pie VI à se retirer en Toscane. En échange de ces services il est nommé général de division au Gapitole. Ces quelques faits suffisent à expliquer l'attitude do Pie VII lorsqu'il se rendit à Paris pour y sacrer Napoléon. Tout ce qui avait rang, emploi ou charge lui fut présenté, et de ce nombre les généraux. Cervoni, en faisant son compliment, l'exprima en italien : « Ma, signore gène-
144 MEMOniES DU GENERAL BARON THIEBAULT.
blique. Le 15, cette révolution se fit au Gampo Vaccino, et cinq consuls remplacèrent le Pape comme chef temporel (1). C'est à ce moment que le général Berthier fit son entrée dans Rome; entouré du plus brillant cortège; il suivit la voie du Peuple, l'antique voie des triomphes, et, parvenu au Gapitole (-),il prononça ces fameuses paroles, que vingt ans plus tard démentit son rôle de capitaine des gardes du corps du Roi Très Chrétien : « Mânes de Caton, de Brutus, de Cicéron, dllortensius, recevez l'hommage des hommes libres dans ce Capitole, où vous avez tant de fois défendu les droits du peuple et illustré la République! Les enfants des Gaulois, lolivier à la main, viennent dans ce lieu auguste y rétablir les autels de la liberté dressés par le premier des Brutus. Et vous, peuple romain, qui venez de reprendre vos droits légitimes, rappelez -vous quel sang coule dans vos veines, etc. »
raie, lui dit Pie VII. coine parlato bene la nostra lingual — Santissimo Padre. sono Ilaliano. — Oh! — Sono Corso. — Oh (à la tierce)! — Sono Cervoni. — Oh (à la quinte)! >>
(1) Le Pape ne savait encore rien des événements; le même général Cervoni força l'entrée de son oratoire . où personne ne pénétrait sans y être appelé, pour lui apprendre que son règne n'était plus de ce monde. En sa qualité d'évéque de Rome et. comme tel, chef de tous les évêques de la chrétienté, le Pape tiuitta aussitôt le Vatican et se relira à Saint- Jean de Lalran. Le 20 février (2 ventôse), sur l'invitation de l'inévitable Cervoni, il partit pour la Toscane sous la garde de deux officiers, ([u'on lui fit demander comme sauvegardes. Un de ces officiers était Calvin, chef de brigade, commandant en second le 11' de ligne : plus tard le Pape, conduit de Sienne à Turin sous l'escorte d'un chef de bataillon, nommé Saint-Esprit, fut remis au commandant de la citadelle de Turin, nommé Dieu.
(2) Richebourg, officier brillant de vaillance, l'un des trois ou quatre hommes spirituels que j'aie connus, alors capitaine au 11« de ligne, depuis aide de camp du général Casablanca, plus tard le mien, et qui à Austerlitz fut tué à côté de moi, eut l'honneur de substituer sur le Capitole le drapeau tricolore à la croix, qui depuis des siècles avait remplacé l'aigle des Césars.