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LA REVOLTE MILITAIRE

Ponte Molle (1), avait par cela même donné sa démission (comme si, dans le territoire occupé par une armée, il existait un point où un général en chef pût ne pas être à son poste; comme si encore, le général Masséna ayant donné sa démission, ils auraient eu charge de le remplacer), et qu'en conséquence ils arrêtaient que, pour ce qui les concernait, ils ne pouvaient plus reconnaître pour général en chef que le général Berthier, et, en son absence, le général Dallemagne, par lequel le général Berthier était momentanément remplacé. Ainsi ces hommes, improvisés hommes d'État, se faisaient à l'instar du général Berthier les patrons du général Dallemagne, autrement dit des révoltés; ils étaient secondés dans leurs efforts par Ilaller, l'administrateur général des finances. Bruyères et autres fidèles que le général Berthier avait laissés à Rome, par Bassal enfin, ex-curé

(1) On a vu que l'ùlat d'insurrection des troupes avait décidé le général Masséna, inspiré en cela par le général Berthier. à sortir de Rome et à se rendre au camp de Ponte Molle pour y rappeler le trop-plein de soldats qui encombraient inutilement la ville; il devait faire en même temps la tournée de toute son armée, afin d'en reconnaître les dispositions. Cette tournée devait le conduire 3.1 Ancône; mais ayant quitté Ponte Molle, alors que les troubles s'agyiavaient à Rome, il n'avait pas osé trop s'éloigner, et. au lieu de pousser jusqu'à Aucune, il s'était arrêté à Ronciglione, à quatre postes de Rome, pour ne pas perdre de vue les agissements de Berthier, de Dallemagne et des révoltés. Tel est le grief en raison duquel les commissaires civils l'avaient déclaré déchu de son commandement. S'il est un reproche que l'on puisse adresser au général Masséna, c'est d'avoir eu trop de contiance dans des conseils et des inspirations qu'il eut le tort déjuger sincères; c'est aussi d'avoir manqué d'adresse et de modération envers les mécontents. Lorsque ceux-ci, tout au début de leur rébellion, lui envoyèrent cinq députations successives pour le prier, puis le sommer de faire rendre compte des millions volés sous son prédécesseur et de s'en servir pour payer l'arriéré de la solde, il renvoya durement tous ces révoltés à leur devoir et voulut les vaincre par la discipline. 11 ne fit que les éloigner davantage de lui et les rejeter vers Berthier, contre l'administration duquel ils étaient venus réclamer.

de Versailles, qui avait été nommé secrétaire d'État des consuls de Rome, et que sa qualité de prêtre assermenté, puis défroqué, puis marié à la Talleyrand, rendait si peu propre à accréditer la République dans un pays où dominait avec fureur le fanatisme religieux.

Cependant le général Berthier, inquiet du silence que le Directoire gardait avec lui sur toute sa conduite à Rome, se hâta de condamner cet arrêté; en conséquence il écrivit, le 14 mars, au général Dallemagne : « C'est avec le général Masséna que vous devez correspondre officiellement, malgré l'arrêté des commissaires du pouvoir exécutif. » Mais déjà, dès le 3, le général Masséna avait mis cet arrêté à néant, en adressant au général Dallemagne une protestation raisonnée et en lui ordonnant de la faire notifier et publier.

Cet esprit de revirement s'étendait aux officiers; l'arriéré de solde avait été en partie payé; le comité central étant dissous, l'apaisement semblait prêt à se faire. C'est alors que le général de division Rey, accompagné par plusieurs officiers supérieurs, se rendit, le 41, auprès du général Masséna, à Ronciglione, pour le presser de rentrer à Rome, et de suite ce dernier en informa le Directoire. Quant au général Dallemagne, voulut-il donner le change sur un rôle trop fait pour l'incriminer, voulut-il mettre le comble à la perfidie en paraissant se tromper sur des dispositions dont il était bien difficile qu'il doutât (4), voilà la question! En fait, le 43, il écrivit au

(1) On peut juger de ce qu'étaient à ce moment les dispositions des officiers à l'égard du grnéral Masséna, d'après ce qu'ils avaient écrit, le 17, au Directoire : « Nous vous prévenons que si, jusqu'au moment où vous aurez prononcé sur la demande de l'armée, qui plus que jamais et au péril de sa vie persiste à ne plus vouloir Masséna à sa tète, ce général veut y donner des ordres, nous nous trouverons forcés de l'arrêter et de le faire conduire dans un lieu de sûreté, afin que vous décidiez sur son sort et le nôtre. »

LES SKIDES DE RERÏHIER. . 151

général Masséna pour l'engager à rentrer à Rome, en lui annonçant une réception sympathique. D'autres généraux intervinrent également. Suivant eux, les officiers se repentaient de leurs excès, et la plupart n'avaient agi que par l'effet d'une irrésistible influence. A ces assertions le général Dallemagne ajoutait que, si cela n'avait point semblé inutile, le général Masséna aurait reçu une députation; que même on avait parlé de lui envoyer comme escorte un escadron et un bataillon de chaque corps; mais que cette escorte ayant été jugée superflue, les officiers généraux et supérieurs iraient au-devant de lui jusqu'à Ponte Molle et formeraient son cortège.

Dans une situation aussi précaire que celle où se trouvait le général Masséna, il était peut-être difficile de ne pas se laisser persuader par de telles démarches. 11 voulait d'ailleurs par sa présence démentir ce bruit, qu'il entendait ne rentrer à Rome que sur des monceaux de cadavres. Il voulait encore mettre fin aux désordres que favorisait l'absence de l'autorité supérieure; de plus, il avait lavis de la prochaine arrivée du général Desaix, aux yeux duquel (1) il eût été cruel pour lui de paraître exilé par son armée à Ronciglione; enfin il avait reçu des ordres très importants; toutes ces considérations le décidèrent; c'est alors que je le rejoignis à deux postes de Rome.

En quittant Paris le lendemain de sa nomination, c'est-à-dire le M février (23 pluviôse), le général Masséna m'avait laissé l'ordre de le rejoindre à Rome; toutefois, pour le suivre sans retard, il aurait fallu acheter une voiture et faire deux cent quatre-vingts lieues en

(1) Le général Desaix venait commander l'aile gauche de l'armée d'Angleterre, ainsi que l'on appelait encore l'armée d'Egypte, et s'embarquer à Civitavecchia avec trois demi-brigades d'infanterie, deux régiments de cavalerie, au nombre desquels furent les 61^ 68« et 1' hussards.

poste. C'eût été beaucoup trop cher pour le transport d'un chef de bataillon, qu'avait ruiné la Révolution. Je cherchai donc une occasion, je la trouvai; mais il fallut l'attendre, et ce ne fut que le 2 mars (12 ventôse) que je partis, vingt jours après mon général, à tiers de frais avec un M. Hardy (1) qui, dans sa voiture et pour augmenter sa fortune, se rendait à Rome.

A Milan, informé que le général Rerthier s'y trouvait, et bien qu'il ne fût pas neuf heures du matin, j'allai le saluer et lui offrir de me charger des dépêches qu'il pourrait avoir à envoyer au général Masséna. Avec un embarras qui vis-à-vis de moi me parut extraordinaire, il me remercia de ma démarche et me dit que certainement il me donnerait une lettre; puis, quoiqu'en déjeunant et en dînant avec lui j'eusse répété combien j'étais pressé d'arriver, il me retint la journée entière. Enfin, à neuf heures du soir, il me fit entrer dans son cabinet, m'apprit la révolte des officiers de l'armée de Rome, hicrimina leur conduite, m'assura de tout le regret qu'elle lui avait causé; puis en me remettant sa lettre, tandis qu'il recevait mes adieux, il me répéta à trois reprises : « Dites bien au général Masséna que je ne suis pour rien dans tout ce qui s'est fait à Rome. » Graves paroles! Celui qui sans être accusé s'excuse, celui-là s'accuse, et je fus aussitôt saisi du plus sérieux soupçon. Le silence absolu que, en dépit d'une familiarité d'habitudes antérieurement contractée, les aides de camp du général gardèrent vis-à-vis de moi sur ce sujet pendant les douze heures que je passai avec eux, ce silence

(1) Rencontre bizarre. Ce M. Hardy conduisait à Rome Lemaire, pauvre diable allant mourir dans une ville où on le menait pour vivre. J'ai dit que Lemaire était le premier mari de la charmante Mme de Montalemberl, un moment prédestinée à devenir ma protectrice, et à qui je venais de faire des adieux, je ne sais pourquoi, éternels.

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