‹ Mémoires;Chapitre 61 sur 222 · FAUTE POLITIQLK UE MASSÉNA · texte numérisé non relu

FAUTE POLITIQLK UE MASSÉNA

régiments de cavalerie avec lesquels le général Desaix devait partir de Civitavecchia; sans doute, une députation le rappelait, et le général Dallemagne lui envoyait l'assurance qu'il serait reçu honorablement, le comité des insurgés étant dissous; sans doute encore, il souffrait de son apparence de proscription, et il pouvait imaginer que, le général Berthier étant retourné ù Milan, les insurgés de Rome se trouveraient privés de leur principal appui; mais, d'autre part, Berthier avait laissé Rome peuplée de ses créatures, et par elles il y conservait son influence; son aide de camp Bruyères, le plus acharné de ses séides , persistait à y résider sans motifs ostensibles et y remuait tous les esprits. De plus, la majorité des révoltés était liée par des serments et menée par une minorité trop avancée dans le crime pour reculer. En pareille occurrence, c'est l'énergie des minorités qui domine les masses molles et flottantes; or l'intérêt de ces minorités était d'entraîner le plus grand nombre de coupables avec elles. Enfin le Directoire était saisi de l'affaire, et, avant qu'il eût envoyé sa décision, la plus simple prudence devait faire ajourner toute démarche nouvelle, le général Masséna s'exposant ainsi à être deux fois expulsé de Rome, et à l'être par le gouvernement, après l'avoir été par des subordonnés (i).

Toutefois je n'avais pas de représentation à faire au général Masséna, dont le parti était pris et la volonté bien arrêtée; je soumis seulement, pendant le trajet, mon avis au général Mireur, qui le partagea. Il nous semblait que le général en chef de l'armée de Rome eût joué un rôle plus digne si, conservant pour le moment

(1) On verra plus loin que les choses se passèrent ainsi; lorsque le général Masséna rentra à Rome le 13 mars (2o ventôse), depuis cinq jours déjà, depuis le 8-18, un ordre du ministre de la guerre était en route pour le remplacer dans le commandement de l'armée de Rome. - ■

un poste d'expectative et de surveillance à Ponte Molle, il avait laissé les coupables recevoir de l'autorité supérieure le châtiment exemplaire qui ne pouvait leur être évité, et si lui-même n'était rentré que pour effacer les traces des déplorables événements et pour parler de pardon et d'oubli. Mais, pas plus que moi, le générai Mireur ne se crut en situation pour présenter si tardivement cet avis.

La rentrée, qui se fit vers cinq heures du soir, fut calme et solennelle. Rendu au palais Ruspoli, où il avait été logé, le général Masséna y reçut immédiatement après son dîner les autorités romaines, les consuls y compris, les commissaires civils, aussi peu conséquents dans cet acte que dans leur arrêté, et les chefs des administrations françaises. Les officiers généraux, supérieurs et d'état-major se réunirent dans les salons du général en chef, et, pendant cette soirée, rien ne présagea le renouvellement des désordres.

Il était impossible que, par suite de tous ces bouleversements, une foule d'affaires graves ne fussent pas en souffrance. La nuit fut consacrée à y pourvoir et à rédiger une proclamation, dans laquelle le général Masséna disait, entre autres choses : « Avec tous les amis de l'ordre et de la discipline, je viens dévoiler d'atroces perfidies, démentir de nouvelles calomnies, confondre ceux qui ont dit que je m'étais démis de mon commandement... J'ai prouvé que je ne savais pas pactiser avec mes devoirs, et ce que j'ai fait, je le ferais encore, quand mes ennemis devraient en profiter pour déverser sur moi l'odieux des dilapidations auxquelles j'étais parfaitement étranger... Est-ce en Italie, où j'ai eu le bonheur de conduire plus de cent quatre-vingts fois à la victoire une partie de vos frères, que je devais m'attendre à de tels actes?... 11 n'est pas une action de ma vie sur la-

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quelle je ne puisse provoquer le plus sévère examen ; mais, quand on croirait pouvoir substituer des faits à de vagues inculpations, c'est au Directoire seul à en juger. J'attends ses ordres avec le calme d'une conscience pure; se trompàt-il, je vous donnerais encore l'exemple de l'obéissance. Que dis-je! je cherche déjà à excuser auprès de lui de braves officiers, que des circonstances pénibles, les souffrances des soldats et surtout des suggestions perfides ont égarés un moment. »

Cette proclamation, dont les dernières phrases étaient d'un ton parfait, contenait au début quelques bravades inutiles, qui n'étaient point faites pour amener l'apaisement. Quoi qu'il en soit, le général Masséna l'envoya le 14 au Directoire, en y joignant une dépêche dans laquelle il demandait grâce pour la majorité des officiers, qui, dans la part qu'ils avaient prise à l'insurrection, pouvaient être jugés plus malheureux que coupables.

Tout à coup, et alors qu'il achevait cette dépêche, le bruit se répandit que les officiers subalternes se reportaient au Capitole, qu'ils avaient substitué comme lieu de rassemblement au Panthéon. N'ayant pas lu dans la proclamation la promesse d'un oubli total et d'un entier pardon, les plus turbulents ne cherchaient plus leur salut que dans le succès possible de nouveaux troubles. C'est chez Bruyères (1) que les plus exaltés d'entre eux s'étaient rendus au moment où la proclamation avait été affichée ; c'est de chez lui que les convocations verbales avaient été arrêtées, et c'est chez lui que les émissaires étaient revenus recevoir de nouvelles instructions,

(1) J'ai dit que Bruyères était resté à Rome sans ciiercher à donner le change sur le motif de sa prolongation de séjour; on disait alors qu'il masquait sous cette apparence de rôle politique une mission plus importante de son général, mission consistant à assurer l'envoi de fonds restés en souffrance. En fait, pour ce qui est de lui, il n'en manquait pas.

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1*0 dont il so vanta plus tani. Ainsi o"ost aviv un aiiio do oanip do son nval. avoo un simple capitaine, quo do fait \o gonoral MassiMia. un ctMioral on o\\o\' dojà oouvorl do jiloiro. so trouvait aux prises.

Ouoi (]u"ils pussent taire cependant, rassemblée du 1 i. en quelque sorte improvisée, ne fut ni assez nombreuse ni assez eomplète pour que chaque corps fût roprt^senlé et pour que l'on pi\t délibérer; on s'ajourna donc au lendemain à dix heures du matin, puis on consacra la journée et la nuit à prévenir les oiticiers qui n'avaient pu être convoqués et à décider les ofliciers qui n'avaient pas répondu au premier appel (^IV

Le général Masséna, ayant appris qu'on déchirait la proclamation qu'il avait fait aflicher, convoqua de suite les généraux et chefs de corps, et les chargea de faire un dernier etïort auprès de leurs ofliciers. et ce que les chefs du 7* régiment de hussards tentèrent en exécution de cet ordre mérite d'être rapporté. Après avoir épuisé tous les moyens de la persuasion, le colonel Champeaux et les chefs d'escadron La Salle et Théré, trois des hommes les plus formidables en combats singuliers, mirent l'habit bas et le sabre à la main, en déclarant à leurs ofliciers qu'ils appelaient en duel quiconque ne donnerait pas sa parole d'honneur de ne pas retourner au Capitole. Mais ce corps était l'un des plus compromis, et quelques-uns de ses ofliciers. en fiiit de rage, ne le cédaient à personne ; en outre, il n'était plus à Rome un oflicier subalterne qui. sans passer pour un faux

(1) Le général Masséna aurait pu piotîtor do ces vingt-quatre heures pour diviser l'elïort dos révoltés, en ordonnant dos visites, des changements de quartier, des esorcices, mie revue pai* brigade. Par tous les moyens possibles il fallait détourner de son but principal ratleutiou des révoltés. Mais, je l'ai dit, le général Masséna était trop d'une seule pièce pour manier habilement dos subordonnés, hors les règles de la plus stricte discipline.

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frère et pour un traître, piH se dispenser de se rcndrcaux réunions (i). Les provocations de Ghampeaux, La Salle et Tliéré n'eurent donc pas de résultat; aucun officier ne voulut ni se battre, ni promettre.

Le général Masséna, après avoir chargé les cliefs de corps de faire la suprême intervention dont j'ai parlé, les avait convoqués pour le lendemain, neuf heures, c'est-à-dire une heure avant que s'ouvrit le conciliabule des révoltés au Capitole; mais ces généraux et chefs de corj)s n'arrivèrent qu'à flix heures^ et, comme le général Masséna voulait se porter au (^apitoie en les entraînant à sa suite, ils lui démontrèrent l'inutilité de cette dém;irçh(!, qui pouvait conqjromettre son autorité. Alors il dépêcha plusieurs d'entre eux vers l'assemblée; mais ils revinrent bientôt, disant qu'ils étaient arrivés trop tard, et que les officiers révoltés se portaient au domicile de leur général en chef.

Ces révoltés parurent presque aussitôt pour intimer au général Masséna l'ordre de sortir de Rome, attendu, disaient-ils, qu'ils ne le reconnaissaient plus comme chef; mais il n'avait pas pu souffrir que ces révoltés, en masse, souillassent ra[)[)artement qu'il occupait, et au moment où ils entrèrent dans le palais Ruspoli, il se fit suivre des généraux, des officiers supérieurs et d'étatmajor (jui se trouvaient chez lui, et dont je faisais partie; il se rendit jus(ju"à la porte extérieure de son antichambre, qu'il barra, en se plaçant entre les deux chambranles, empêchant de cette sorte qu'aucun des révoltés ne dépassât le palier de l'escalier. C'est sur les marches et dans le vestibule qu'il les reçut, et c'est là qu'eurent, lieu les colloques.

(1) Les non présents nn pouvaient Ironipor sur leur absence, cliîKiiie si'ance cornmcnçant par l'apiiel nominal dos olliciers corps par corps.

leO MEMOIRKS DU GENERAL BARON THIEBAULT.

Le général Masséna refusa de se rendre à des ordres qui lui étaient portés au nom d'une assemblée illégale et inconstitutionnelle; mais les officiers, tout en reconnaissant l'illégalité de leurs réunions, firent la remarque que le « 18 fructidor » n'avait pas été plus légal et plus constitutionnel , qu'ils avaient bien le droit de s'appuyer sur cet exemple que leur avait donné le Directoire, et que d'ailleurs ils n'avaient pas à considérer les décisions qu'enverrait ce même Directoire, puisque leur général en chef était bien rentré à Rome sans se préoccuper de ce que seraient ces décisions. Enfin ils déclarèrent l'armée souveraine et les grandes mesures au-dessus des lois. Le général Masséna les rendit responsables de ce que l'opération d'armement dont il était chargé ne s'exécutait pas; mais toutes ces menaces étaient maladroites, parce qu'elles ne pouvaient que manquer leur efi"et.

J'ai été témoin de cette scène. Pendant que, sans excuse admissible, d'obscurs officiers bravaient, dans la personne d'un de leurs chefs les plus illustres, tous les sentiments d'honneur et de devoir, j'examinais la contenance et le rôle des généraux présents. Celui qui allait être avant un an le sauveur de la France, le général Masséna, avait la tête haute et, suivant sa pose habituelle, renversée vers la gauche, le regard ferme et animé, les lèvres serrées, le visage contracté; il m'apparut magnifique d'attitude et d'énergie; le général Iley, c'est une justice à lui rendre, adressait à ces révoltés des reproches outrés; le général Mireur ne dissimulait pas plus son indignation que Vial son affliction. Quant à Murât, superbe de prestance et de figure, immobile et dans un silence que toute une attitude concourait à rendre éloquent, il attestait et son scandale et la douleur que lui causait son impuissance à réprimer de semblables horreurs. Seul, le général Dallemagne paraissait plus prêt

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à approuver qu'à contenir les révoltés. Il aurait dû, alors qu'ils reprochaient au général Masséna sa rentrée à Rome, leur crier : « C'est moi qui pour le salut de tous ai sollicité ce retour du général en chef "; mais il ne dit rien, tenant la tête baissée et n'osant regarder en face ni ses camarades, ni son chef.

Cependant les officiers révoltés n'étaient sortis que pour envoyer aussitôt au général 3Iasséna l'ordre d'avoir à quitter Rome dès le lendemain même, à dix heures du matin. Le général était avisé que. dans les assemblées, avait été agitée la question de l'empoisonner ou de le fusiller, s'il n'obéissait à l'injonction; mais les menaces des révoltés ne l'effrayaient pas plus que les siennes n'avaient effrayé les révoltés; il ne partit pas, et les journées des 16 et 17 furent des journées un peu d'expectative; on attendait de part et d'autre les décisions du Directoire, qui ne pouvaient manquer d'arriver bientôt; malgré ce qu'ils en avaient dit, les révoltés n'étaient pas moins inquiets que le général en chef sur les résultats de cette attente.

La journée du 17 me rappelle cependant un incident qui une fois de plus peint d'un trait le général Masséna. Je me trouvais dans le salon du palais Ruspoli et j'y étais seul, lorsqu'un Italien se présenta et demanda à parler au général en chef, que je prévins et qui sortit de son cabinet. Cet Italien, que j'avais déjà vu au palais, avec qui même j'avais causé, dont j'ai oublié le nom, mais que le général Reille croit être un Génois nommé Scala, dit au général en l'abordant : « Général, je suis en mesure de faire éclater à Rome une insurrection, mais plus sérieuse que la première et qui par conséquent forcera les officiers à rejoindre leurs compagnies; elle vous donnera le moyen et le temps de ressaisir l'autorité et de faire exécuter vos ordres. — Le sang des II. 11

citoyens est sacré n, répondit le général Masséna avec indignation, et^ rentrant dans son cabinet, il ajouta : «et celui des soldats ne doit couler que pour les intérêts, l'honneur ou la défense de la patrie. » C'est en ma présence que furent faites l'offre et la réponse; je suis trop heureux de pouvoir les rapporter ici pour ne pas m'ètre félicité du hasard qui m'en fit le témoin (1).

Nous étions arrivés au 18 mars; le cinquième jour depuis la rentrée du général Masséna à Rome était commencé, et la situation devenait réellement intolérable. Je ne parle pas des criminels que le Capitole continuait à rassembler, et de ceux qui les excitaient et les soutenaient; mais le général Masséna, quelque fermeté qu'il pût y mettre, ne communiquait avec les troupes que par un intermédiaire, plus que suspect (2), et ses ordres n'étaient exécutés que lorsque son nom ne leur restait pas. La plupart des généraux et des chefs de corps, demeurés fidèles à leur poste d'honneur, partageaient avec le général Masséna une position que chaque jour, chaque heure, rendaient plus fausse, et la presque totalité des officiers d'état-major eux-mêmes se

(1) La première révolte, qui malheureusement avait favorisé l'assassinat d'un certain nomljre de Français, n'avait été grave que par son but; quelques troupes réunies en hâte par la générale avaient promptement mis à la raison toute la population de Rome, et nos soldats s'étaient amusés de voir ces conjurés romains, en partie armés de mousquets qui rataient plus souvent qu'ils ne partaient, et les laissant braqués sur nos soldats avec les bassinets ouverts, puis criant en regardant le ciel : « Fate fuoco, Madonna... Per Cristo, fate fuoco. >< Pendant leur pieuse invocation, nos braves mécréants, qui juraient comme des débaptisés, les jetaient à coups de baïonnette ou de balles les quatre fers en l'air. Vingtdeux de ces conjurés, choisis parmi les plus coupables, furent fusillés le surlendemain.

(2) On sait que son sous-chef d'état-major, Léopold Bcrthier, était le frère de l'ennemi trop puissant auquel le général Masséna n'hésitait pas à attribuer l'odieuse intrigue dont il était victime.

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