MASSENA SACRIFIE
trouvaient comme impliqués dans les proscriptions du Capitole. Quant aux soldats, imitant l'indiscipline de leurs officiers, jetant à pleines mains l'argent de leur solde récemment payée, ils remplissaient les cabarets et les plus mauvais lieux; en complet état d'ivresse, ils s'entassaient dans des voitures de place et, par fdes de vingt-cinq à trente, parcouraient toute la ville en faisant retentir de leurs vociférations les quartiers qu'ils traversaient (1).
On se disait sans doute et on avait besoin de se dire que tout cela ne pouvait avoir de durée ; il n'en était pas moins vrai que depuis le 28 février, jour du départ des premières dépêches rendant compte au Directoire de la révolte des officiers, vingt jours s'étaient écoulés, et c'était plus qu'il n'en fallait pour avoir reçu des ordres dont l'attente devenait si cruelle.
Enfin, ce môme jour 18 mars, au matin, le général Masséna, par l'intermédiaire des commissaires civils, reçut ampliation de l'arrêté du Directoire, arrêté parti de Paris, dix jours plus tôt, le 8 mars, et qui venait infliger au général Masséna l'ordre de laisser le commandement provisoire de l'armée de Rome au général Dallemagne et de se rendre à Gênes.
Je n'examinerai pas la mesure en elle-même. Il était difficile de refaire, d'une autorité à ce point brisée et méconnue, une autorité suffisante; mais ne pas commencer par frapper les coupables était subversif, et paraître leur sacrifier un général à qui l'on n'avait et ne pouvait avoir aucun reproche à faire, en qui l'on
(1) Il faut bien le reconnaître cependant, quelque scandaleuse que fût la conduite des troupes, tout se borna à ce genre de désordres. Les sous-officiers supplrèrent les officiers en tout ce qui tenait à leurs devoirs, de manière que le service ne souffrit pas de leur absence; ainsi il ne manqua pas un homnae au poste et aux piquets; aucun délit ne fut relevé au compte des soldats.
IG'i MÉMOIRES DU GÉNÉRÂT, T?AR()N THIF.BALILT.
avait déjà de si grands services à récompenser, était impolitique et scandaleux. Quant à la manière dont le général Masséna fut informé de la décision qui le concernait, elle eût été au dernier point outrageante, si, au lieu de n'être qu'officieuse, elle avait été officielle. Envers ce général, qui plus que le général Bonaparte lui-même avait fait de la victoire une habitude française, le Directoire aurait pu montrer quelques égards et lui faire demander des éclaircissements avant de Texécuter. On devait encore lui laisser la faculté de se rendre à Paris, où il était naturel de désirer l'entendre et juste de lui donner les moyens de se faire entendre. Au surplus, cette exécution fut due à l'animosité de Merlin et de La Réveillère; enfin, pour sauver le général Berthier à cause du général Bonaparte et de leur prochain départ pour l'Egypte, on avait voulu échapper aux révélations officielles, que la présence du général Masséna à Paris rendait inévitables.
Et si des considérations, que je n'admets pas, avaient paru rendre nécessaire un si injuste sacrifice, est-ce qu'au moins l'avis de son remplacement ne devait pas être apporté à un général tel que Masséna, je ne dirai pas seulement par un courrier, mais par un personnage qui dût lui être agréable et pût lui faire connaître la nouvelle avant que toute autre personne en fût avertie? Or rien de tout cela ne se lit. Les avocats qui nous gouvernaient, appartenant à cette caste qui fournira toujours les plus funestes chefs d'un État, ne pouvaient avoir pour les autres les ménagements qu'ils ne méritaient pas eux-mêmes. Ces hommes de rien, dans une position qui ne se passera jamais de prestige et ne peut rendre que la considération qu'elle reçoit, n'ayant de la royauté que le ridicule, traitèrent un des premiers hommes de guerre que la France ait eus, comme on aurait eu tort