RÉPONSE A M. THIERS
par ce dernier, puisqu'elles ont fait école en répandant cette opinion que Masséna donna le premier exemple des vols et des concussions, et que c'est en imitation de sa conduite qu'on dépouilla les palais, les couvents, les riches collections...
Pour toute réponse, il suffit de rappeler que, dès l'arrivée des troupes à Rome, c'est-à-dire dès le 10 février, le commandant militaire de Rome laisse enlever, sans bordereaux ni reçus, les diamants, tableaux, statues, objets d'art, matières d'or et d'argent appartenant au gouvernement, aux Anglais, à la maison Albani, aux émigrés, aux proscrits; il laisse piller les palais de tous ceux qu'il a fait arrêter ou fuir; il fait rançonner et en partie dépouiller les cinquante familles les plus riches de Rome, et lève de fortes contributions sur les autres, le tout au nom de la République et au profit, si ce n'est de qui de droit, du moins de qui de fait.
A partir du 10 février, avec une activité qu'explique la richesse inusitée des dépouilles à confisquer, les collecteurs commencent et mènent vigoureusement la grande rafle, et c'est seulement le 21 que Masséna arrive à Rome ; sur le conseil de Berthier, il ordonne, au nom du Directoire, d'enlever l'argenterie des églises, et c'est là une faute politique, que je ne tenterai pas d'absoudre en tant que faute politique; mais l'exemple du pillage, comment, n'étant pas encore à Rome, aurait-il pu le donner?
M. Thiers, qui s'est si souvent vanté de n'avoir profité d'aucune fonction publique pour faire fortune, et qui du fond d'un hôtel somptueux jouait l'incorruptibilité, tout comme Robespierre du fond de la boutique du menuisier (1), M. Thiers n'a pas toujours eu la main légère
(1) Montrond, le beau Montrond, dont M. de Talleyrand disait « C'est certainement l'homme du inonde qui a le plus d'esprit; de
pour souscrire aux accusations de corruption portées contre d'autres hommes d'État ou contre des généraux, et son autorité a fait naître des adeptes.
Vers la fin de 1836 ou au commencement de 4837, je rencontrai au club des Echecs, dont je faisais alors partie, un vieillard à cheveux blancs traînant sur ses épaules, le baron de Vaux, que l'on m'a dit avoir été consul de France à Rome, je ne sais à quelle époque, et je l'entendis, à propos de la révolte des officiers, proférer ces paroles : « Cette insurrection n'aurait pas eu lieu, si, en arrivant à Rome, le général Masséna ne s'était pas fait remettre un million. — Voilà, dis-je aussitôt, tout en continuant ma partie, mais en élevant la voix, un fait à rétorquer... » Le baron de Vaux s'en allait, il n'entendit ou n'attendit pas ma riposte; je le guettai, pour lui démontrer la fausseté de ces insinuations; mais j'appris un mois après qu'il venait de mourir, et je n"ai d'autre ressource que de placer ici ce que je lui aurais dit : ni les procès-verbaux qui ont été rédigés, pièces en main, contre le général Masséna par les officiers révoltés, ni la correspondance officielle ou privée du général Berthier, ni le résultat des vérifications qui se firent aux caisses de Rome par les agents des révoltés ne contiennent la moindre allusion à ce fait. Quant au
fait, il n'a pas un sou de bien . il ne jouit d'aucun traitement, il dépense soixante mille francs par an et n'a pas de dettes »; ce Montrond, à tout moment chargé de missions diplomatiques, d'autant plus rétribuées qu'elles n'avaient jamais de caractère officiel, et qui sans doute aeu moins à se louer de M.Thiersque de M. de Talleyrand. disait après la première sortie du ministère de ce petit grand homme : « Ce pauvre Thiers... Comme on le calomniai Ne le dirait-on pas chargé de tout l'or de la France? Je ne sais ce que la prolongation de son court ministère lui aurait valu; mais, enfin, à quoi se borne pour le moment tout son avoir? A deux pauvres petits millions. Le croirait-on? pas une obole de plus; pour si peu doit-on faire tant de bruit? »
COMMENT UIN MASSÉNA SE VEiNGE. " 169
Pape, qui seul aurait pu verser pareille somme, il n'était plus à Rome, lors de la venue de Masséna, et d'ailleurs il avait été si bien mis à sec que Berthier avait dii lui donner de l'argent, afin ({u'il put se rendre en Toscane. Quant à avoir fait dépouiller les palais, les couvents de leurs richesses artistiques, il suffit d'avoir connu le général Masséna^ trop étranger et plus qu'indifférent aux arts, pour être sûr que, s'il avait eu le temps matériel de s'en occuper, il n'y aurait certes pas pensé.
Par la persistance de telles calomnies, la gloire de tout autre que celle de Masséna aurait pu être à jamais ternie; mais on sait comment il allait se venger de l'injustice et de la perfidie. Disponible au 30 prairial 1799, qui expulsa Merlin du Directoire, il devait bientôt recevoir le commandement en chef d'une petite armée, destinée par le hasard des choses à jouer le plus grand rôle. C'est sur l'IIelvétie que le plus grand effort de la coalition devait se porter, et, pendant que le général Berthier, devenu riche à Rome, amoureux à Milan, ne voulait plus partir en Egypte, pendant que Dallemagne et les misérables révoltés de Rome entraient déjà dans la poussière qui les recouvre pour toujours, il allait gagner la bataille décisive de Zurich et, successivement vainqueur de Korsakow, de llotze et de Suvorow, sauver la France, qui sans lui eût été envahie et perdue.