TRIOMPHE DE I5ERTH1ER. 1G
de traiter un soldat; car ce sera toujours un échec pour l'honneur et la dignité d'une armée, chaque fois qn"on victimera le moindre de ses membres en faveur de l'indiscipline et de la rébellion. Quant au général Masséna, il se considéra dès ce moment comme affranchi de toute obligation, et, sans attendre ni son successeur, ce que Tordre du Directoire prescrivait, ni même une communication officielle, il quitta Rome, une heure après avoir reçu l'avis de son changement. Laissant au général Dallemagne le soin d'attendre le successeur qu'il devait avoir, il se rendit à Gênes et ne s"y arrêta, le 28 mars (8 germinal), que pour informer le Directoire qu'il s'y était rendu ; puis il repartit aussitôt pour sa ville natale, Antibes. où l'on eut encore Tindignité de paraître l'oublier pendant plusieurs mois.
Et maintenant, si j'ai particulièrement insisté sur des faits où je n'eus guère d'autre rôle que d'être un témoin actif et soucieux de la vérité, c'est qu'il me serait cruel d'avoir vu calomnier une des plus belles réputations militaires de mon temps sans avoir essayé de la défendre. Qui donc, au temps de l'empire, aurait osé élever la voix contre Berthier chef d'état-major ou major général de Bonaparte, plus tard ministre de la guerre, souverain de Neuchàtel, neveu du roi de Bavière, vice-connétable de France, Berthier qui, de 1810 à 1814, fut en France l'arbitre même des faveurs, de la fortune, de la réputation, c'est-à-dire de toutes les existences militaires?
Berthier ne fut cependant qu'un bon expéditionnaire d'ordres. J'ai dit plus haut qu'il avait toutes les qualités nécessaires pour faire un excellent adjudant général; là s'arrêtait son mérite, et, pour répondre à ceux qui lui attribuaient une partie de la gloire de son chef, je citerai un fait prouvant ce qu'en pensait Bonaparte. C'était au retour de Saint-Jean d'Acre; Berthier, qui se
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tenait à certaine distance du groupe de l'état-major général, faisait la moue. « Voyez, dit le général Bonaparte au général Kléber, voyez comme il boude et grognasse... et c'est de cet homme, avec son humeur de vieille femme, dont ses flatteurs font mon mentor... Ah! si j'arrivais au pouvoir, je le placerais assez haut pour que personne ne se trompât plus sur sa médiocrité » (1). On sait qu'il tint parole, et que ses prévisions furent justifiées.
Quoi qu'il en soit, le fait de m'être trouvé à Rome à cette époque, d'avoir fait partie de l'état-major du général Masséna et de m'ètre ouvertement prononcé contre des impostures qui révoltaient ma conscience, ce fait devint un de mes torts irrémissibles et même visà-vis de Napoléon, près duquel c'était se recommander que de calomnier le général Masséna et d'aider à répandre sur lui les plus mauvais propos. Le général Soult en donna le plus scandaleux exemple. Il a fallu les événements de 1814 et de 1815, pour que quelques esprits plus impartiaux osassent en appeler d'un jugement qui semblait jusqu'alors définitif; mais ce jugement était à ce point accrédité que les historiens n'ont pas manqué de le reproduire.
Je ne cite que pour mémoire les pages erronées d'Abel Hugo, qui, dans le second volume de la France militaire ^ répète, en les allongeant outre mesure, les assertions de M. Thiers; mais j'insiste sur les quelques phrases écrites
(1) Puisque je me suis trouvé entraîné à placer cette anecdote, il faut que j'en donne la fin. Kléber non plus n'était pas content; il ne put s'empêcher de laisser sentir que la bouderie de Berthier pouvait avoir quelque raison. « Eh quoi, lui dit alors le général Bonaparte, murmurez-vous aussi? —Ma foi, il faudrait être bon enfant pour se montrer fort satisfait. — Tout n'est pas succès dans les armes; celui qui tient la queue de la poêle est parfois embarrassé. — D'accord, mais c'est encore pire d'être dedans. »